Il faut compter une heure et demie de voiture pour franchir les 35 kilomètres qui séparent Lugano d’Erbonne. Le parcours sur le versant tessinois du Monte Generoso puis du côté italien n’est que montée et tournants. Dès San Fedele d’Intelvi, la commune dont dépend Erbonne, la route est si étroite que deux voitures peinent à s’y croiser, mais la vue plongeante sur le lac de Côme est imprenable.

Vendredi matin, 10 heures. Nous entrons à Erbonne, là où finit la vallée, dans «il luogo che non c’è «("le lieu qui n’existe pas") comme on le nomme aussi. Nous nous arrêtons devant «l’Osteria del Valico", ("l’auberge de la douane"), un nom insolite puisqu’aucune douane ne relie Erbonne au village tessinois de Scudellate, un kilomètre à pied ou en vélo. Sis au sommet du Val Muggio, la vallée la plus au sud de Suisse, Scudellate est la localité d’origine de cinq des neuf habitants d’Erbonne, les Cereghetti nés en Italie mais restés suisses au fil des générations.

Devant l’auberge fermée en semaine, nous trouvons Stefano Agnese, président de l’Association des «Finanzieri «(agents de la police financière) du Val d’Intelvi, à la retraite. Le Romain, qui malgré les 40 ans vécus dans la région n’a pas perdu l’accent de la ville éternelle, est responsable du petit musée «Burlanda e Sfrusaduu «(en dialecte local, gendarmes et voleurs) ouvert en 2002 dans l’ex caserne de la «Guardia di finanza". Opérationnelle durant les «années chaudes «de la contrebande, la caserne a été fermée en 1977.

Dans l’unique salle, on trouve tout ce qui avait trait à l’activité de la «Guardia di finanza", des garde-frontières suisses et des contrebandiers: uniformes, marchandises séquestrées, cartouches de cigarettes surtout, objets divers. Achetées au Tessin, les «blondes «étaient transportées en Italie par les «spalloni «(les débardeurs). Ce trafic et celui du café et du riz dans l’autre sens, représentaient alors la seule alternative à l’émigration. Les indigènes se montraient indulgents pour les contrebandiers qui risquaient leur peau en montagne pour nourrir les leurs.

Le musée contient aussi les outils de travail des «spalloni «comme les sacs à dos ("bricolle") ou les couvre-chaussures en jute qui atténuaient le bruit des pas. Autant de témoignages d’une époque dont les gens du coin se souviennent avec nostalgie. «Lorsque j’étais jeune agent", se rappelle Stefano, «il arrivait parfois à mon commandant de jouer aux cartes au bar du village avec des clients dont certains étaient contrebandiers mais durant son service, il était intraitable"! Les passeurs pris en flagrant délit s’en tiraient la plupart du temps avec une amende et la saisie de leurs marchandises. Stefano Agnese explique: «en fin de compte les «finanzieri", des jeunes Méridionaux surtout et les contrebandiers avaient la précariété en commun, ils choisissaient ces activités parce qu’il leur fallaient survivre avec leurs familles".

Au village, seul le ruissellement de l’eau du lavoir voisin rompt le silence. Ruelles joliment pavées et maisons en pierres, une fontaine, un petit cimetière, une église, mais aucun magasin. Pas de médecin non plus. Une image d’Epinal version désert. «Les familles sont parties, l’école a fermé en 1969 faute d’élèves, c’est que la vie ici n’est pas facile, surtout l’hiver", raconte Marinella Cereghetti, 60 ans. «Le bourg se peuple en été quand les maisons de vacances rouvrent leurs portes et à l’occasion de la grande fête du village", dit-elle.

Née à Côme de père tessinois et mère italienne, elle est Suissesse. Une étrangère chez elle, entrée en Italie comme l’indique son autorisation de séjour, le jour de sa naissance! Célibataire, Marinella travaille à la poste de Genestrerio, dans le sud du Tessin. Elle vit à Erbonne pour pas laisser seuls ses parents, Franco, 88 ans et Alba, une Puricelli, Suissesse par mariage, 89 ans gaillardement portés. Nous rencontrons encore Marisa Puricelli, 52 ans, la benjamine qui rejoint Marinella au lavoir où toutes deux se retrouvent pour la menue lessive: «il faut être né ici pour y vivre «, soupire Marisa qui habite avec Felicità, sa maman de 87 ans, une Cereghetti devenue, elle, Italienne en se mariant!

Notre tour du village se termine avec l’arrivée de Riccardo Cereghetti, 72 ans, célibataire. Il parque sa voiture, la seule que nous voyons à Erbonne, près du lavoir. «Je suis allé donner à manger aux chèvres «nous dit-il, «jusque dans les années 70 il y avait encore environ 250 vaches à Erbonne et plus de 100 habitants! Avec l’âge la solitude pèse, je pense parfois à m’en aller mais ici j’ai la maison de famille…". Riccardo est aussi resté suisse, «mais je ne me sens ni Suisse ni Italien «dit-il désabusé.

Maire de San Fedele d’Intelvi, 1800 habitants, Sergio Lanfranconi, 76 ans, nous explique la particularité du bourg: «Erbonne a été des siècles durant l’alpage de Scudellate et donc habité par des Tessinois. Le bourg s’est dépeuplé lorsque les habitants ont abandonné l’agriculture. «Mais est-ce exact, comme l’affirmait il y a quelques années le quotidien milanais «Corriere della Sera «que les Erbonnais étaient des «laissés pour compte «dans leur commune parce que la plupart étaient suisses? «Pas du tout «rétorque le maire qui a travaillé toute sa vie en Suisse, «ils sont nos concitoyens au même titre que les autres, ils payent leurs impôts et ont droit aux mêmes services que les gens d’ici en bas!". Jusqu’à la fin du 19e siècle cependant les gens d’Erbonne payaient leurs impôts en Suisse. Parce qu’à l’époque, faute de cimetière, ils enterraient leurs morts à Scudellate. Et lorsque le dernier des neuf habitants aura tiré sa révérence Erbonne risque bien de n’être plus qu’un village de vacances…

Encadré

Sis à 950 m entre les monts Generoso et Orimento, Erbonne a une histoire millénaire. Des traces de l’homme de Néanderthal datées d’environ 60’000 ans et les restes d’un ours remontant à 40’000 ans y ont été retrouvés dans la «Caverna Generosa «repabtisée «Grotte de l’ours". Le bourg en tant que tel a été fondé il y a 3000 ans, soit 300 ans avant Rome et 1000 ans avant Côme! Dès la fin du 14e siècle Erbonne a appartenu au Duché de Milan et les Suisses qui s’y étaient installés alors étaient exemps d’impôts! La définition de la frontière italo-suisse remonte au 16e siècle. Le cimetière d’Erbonne a été ouvert en 1918, l’église en 1922. La fête du village a lieu le premier dimanche d’août et réunit des gens venus de tout le Val d’Intelvi et du Tessin.