Récit

Le village hanté par le spectre de Daech

A Fillinges, en Haute-Savoie, la police a perquisitionné chez un homme de 28 ans soupçonné de s’être radicalisé. Il a été mis en examen et est assigné à résidence. Emoi parmi la population.

Cet homme est devenu une ombre qui se faufile au-dehors le matin vers 8h05, avant d’être de retour à 9h15. Regard posé au sol, casquette vissée bas, engoncé dans un blouson sombre. Il sort à nouveau vers midi et en début de soirée. Une petite heure, pas plus. Il monte dans sa voiture et s’en va «pointer» chez les gendarmes. A Annemasse, Bonneville, Saint-Julien? Personne à Fillinges ne le sait, même pas le maire.

Et c’est bien ce qui inquiète les gens. «Il pourrait ne jamais revenir, ou alors acheter n’importe quoi, une arme ou des explosifs», dit une jeune dame à la sortie de l’école. Une autre maman: «Et faire péter l’école ou la crèche? Tu exagères!». La première dit qu’elle n’exagère pas, «qu’un type qui décore sa chambre avec le drapeau de Daech, qui ne se rase pas, qui a la gandoura (tunique blanche, ndlr), et qui regarde des vidéos de massacres en Syrie est un fanatique capable de tout».

Fillinges, en Haute-Savoie, à 25 kilomètres de Genève, couverte des premières neiges, fait la Une des journaux régionaux. On se serait bien passé de cela dans cette commune de 3500 habitants qui se vide le matin, direction la Suisse, et observe le soir le retour de ses frontaliers avec des bâillements. Train-train quotidien, un peu d’ennui, la routine.

Mais la semaine passée, mercredi 18 précisément, à 18h30 à Pont-de-Fillinges, une escouade de gendarmes, armes au poing et en gilet pare-balle, a dressé un barrage, a stoppé la voiture de Bachir (prénom fictif), 28 ans, qui rentrait du travail, lui a demandé de descendre, l’a embarqué et l’a placé en garde à vue pendant 48h à Annemasse.

C’était encore l’été indien, début de soirée douce, les habitants étaient dehors, ils ont tout vu. Bachir est connu. Moins par ses conversations que par son «look arabe» qui ne passe pas inaperçu en ces décors de montagne. La barbe donc, la djellabah, cette distance qu’il impose aux autres et cette façon d’esquiver le regard des femmes, de ne surtout pas les toucher.

Le même jour, sur les coups de 20h30, d’autres gendarmes ont investi l’appartement de Bachir qui y vit avec mère et sœur. Le déploiement fut digne de ceux du Raid, l’unité d’élite de la police française. Luka, 16 ans, qui habite au premier étage, dans l’autre entrée, raconte qu’il a vu des torches de lumière et puis tout à coup des «commandos» escalader son balcon. «Ils m’ont ordonné de fermer les stores et de m’allonger dans un coin, à l’abri».

Que craignaient-ils? Des complices tapis et solidement armés? Un appartement piégé? Ils ne trouvèrent que la maman hébétée et sa fille effrayée. Après «l’assaut», la perquisition a duré jusqu’à une heure du matin. Les gendarmes sont repartis avec le fameux drapeau à l’effigie de l’Etat islamique, un disque dur externe et deux carabines à air comprimé, détenues légalement, qui ne tirent que du plomb.

Jeudi, Fillinges apprenait que Bachir avait été arrêté et l’on causa beaucoup à la sortie de l’école qui jouxte le petit immeuble où il réside, ainsi qu’à la sortie de la crèche qui se trouve sous son appartement. Les villageois avaient suivi à la télévision les attentats de Paris, puis les jours suivants l’instauration de l’état d’urgence avec toutes ces perquisitions de nuit dans toute la France.

Dominique, voisine de palier de Bachir, confie: «J’étais sûr qu’ils allaient venir le chercher, la police venait souvent frapper à sa porte, il était repéré». Cette Dominique, un enfant au bout de chaque bras, ajoute qu’elle aime bien la mère de Bachir, dépeinte comme une brave femme qui travaille dans une entreprise de nettoyage et distribue alentours couscous, chorba et cornes de gazelles pendant le ramadan. «Et même tout le reste de l’année, elle nous offre des œufs et des gâteaux. Le Bachir lui, il ne me serre même pas la main, j’ai lu quelque part que j’étais sans doute pour lui quelqu’un d’impur». dit-elle.

Mon frère a dit que cette religion était intéressante alors ma mère lui a interdit de retourner chez lui

Il y a là aussi cette policière municipale qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît, qui raconte que Bachir l’a menacée de mort. «Un jour son ex beau-père est venu et il a tapé sa mère, je me suis interposée et Bachir a cru que je m’en prenais à sa mère. J’ai fait une déposition. Bachir, c’est un faux calme, en fait c’est un sanguin, il peut péter vite les plombs».

Luka connaissait «de loin» Bachir. «Mais, indique-t-il, mon frère aîné l’a un peu fréquenté, il a été invité chez lui et Bachir lui a montré des vidéos de propagande islamique, ce n’était pas violent, seulement des vidéos de Dieu le Sauveur comme il disait. Mon frère a dit que cette religion était intéressante alors ma mère lui a interdit de retourner chez lui».

Vendredi 20, Bachir a été déféré devant le parquet de Thonon et a été mis en examen «pour recel de provocation directe à un acte de terrorisme et recel d’apologie publique d’un acte de terrorisme». Ont été découverts soixante-six fichiers constitués de films contenant des éléments de propagande «relatifs à l’action de l’organisation terroriste Daech, à l’incitation à rejoindre des camps d’entraînement ou à commettre des actes de guerre». En plus clair, des vidéos macabres mettant en scène des meurtres et des actes de torture.

Elles ont été téléchargées entre février et octobre 2015 et transférées sur un disque dur externe après les attentats du 13 novembre. Bachir craignait sans doute une saisie de son ordinateur. Selon Patrick Steinmetz, le procureur de la République de Thonon, «l’homme n’apparaît sur aucune des vidéos». Il encourt cependant une peine maximale d’emprisonnement de cinq ans.

Dans la soirée, Bachir est remis en liberté sous contrôle judiciaire strict, est assigné à résidence, doit se rendre trois fois par jour à la gendarmerie. Il ne doit pas s’adresser à la presse. Pendant tout le week-end, les Fillingeois ignorent qu’il a réintégré son domicile. Mais le lundi, la rentrée en classe et en crèche se déroule sous haute surveillance. Des gendarmes armés sont positionnés. Il en sera ainsi à chaque entrée et sortie d’école.

Pères et mères sont affolés. Ils apprennent le retour de Bachir, «et qu’il s’en va matin, midi et soir faire un tour tout seul dans sa voiture on ne sait pas où». Panique. Des parents retirent leurs enfants. «Ma fille m’a demandé si le terroriste allait venir dans la classe avec ses fusils». rapporte une maman. Bruno Forel, le maire, réunit le soir-même les habitants à la salle communale, pour apaiser les esprits. Il n’y est pour rien, le maire: la décision étant celle du Procureur, de la justice donc. Croit-il. Car quelqu’un rappelle que c’est lui qui a mis à disposition de la famille cet appartement tout neuf il y a trois ans de cela «dans ce logement social quatre étoiles, et voilà comment ils nous remercient!».

Il y a un jeune qui ne se rase pas, je vais faire un signalement à la police

Début de dérapages. Un autre: «A la Sapinière, ils sont 7 dans 35 m2, il y a un jeune qui ne se rase pas, je vais faire un signalement à la police». Le mardi, des langues se délient et la gentille maman de Bachir est désormais qualifiée de «menteuse». A l’hebdomadaire Le Messager, celle-ci a confié qu’elle ne sortait plus, que Bachir n’était pas un terroriste, qu’il pratiquait beaucoup sa religion sans l’imposer puisque que sa fille et elle-même ne portent pas le voile.

«Ma fille va à l’école, elle a peur, les gens nous regardent avec méfiance mais ils savent pourtant qu’on est des gens bien. Ils nous connaissent» témoigne-t-elle. Le pondéré maire Bruno Forel, graphiste de profession, demande à certains de ses administrés qu’ils recouvrent la raison. «Sur les monuments aux morts, il y a plein de noms de gens victimes de dénonciation», rappelle-t-il. Et il avertit: «Les djihadistes nous tendent le piège de la stigmatisation pour provoquer davantage de tensions, il ne faut pas tomber dedans».

Il parle de Bachir comme d’une personne «qui a déconné du bocal et déliré dans sa petite piaule». Le maire tente de dédramatiser tout en saluant l’Etat français capable de repérer ces personnes isolées. Sollicité par Le Temps, le préfet de la Haute-Savoie a indiqué qu’il ne souhaitait pas s’exprimer sur le cas Bachir. Ses services ont fait savoir qu’une modification de l’assignation à résidence était en cours et que Bachir pourrait prochainement changer de lieu d’habitation afin que le calme règne à nouveau dans le village. «Mais si sa mère reste là, il viendra la voir, ça ne change rien», ont réagi une poignée d’habitants.

Depuis l’application de l’état d’urgence, 1 616 perquisitions ont été effectuées sur l’ensemble du territoire français, 172 gardes à vue, 266 armes saisies, 290 assignations à résidence. Georges-François Leclerc, le préfet de Haute-Savoie, a appelé à ne pas céder à la psychose. Selon lui, le nombre de djihadistes dans le département se compterait à ce jour sur les doigts de la main. Et moins d’une dizaine se trouverait actuellement en Syrie.

Le plus dangereux de ces djihadistes est Mourad Fares, originaire de Thonon, longtemps considéré comme le recruteur des combattants français. Il est aujourd’hui incarcéré en France. Outre Fillinges, des perquisitions administratives se sont déroulées à Faverges, Seynoz, Thonon où aucune arme n’a été trouvée, mais où des ordinateurs, des sommes d’argent et de la drogue ont été saisis.

A Ferney-Voltaire (Pays de Gex), deux imams de la mosquée de Genève ont reçu la visite de gendarmes dans la nuit du 25 novembre. Dans la vallée de l’Arve, près de Cluses, six perquisitions ont été menées mercredi dernier. Un prédicateur autoproclamé endoctrinant des jeunes dans un foyer de travailleurs a été assigné à résidence. «Cette fois on est dans du dur», a confié un proche du dossier au Dauphiné Libéré.

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