Loisirs

La ville de Genève dresse une barrière de la saucisse entre ses deux rives

La Municipalité a équipé six parcs de grils publics. La Rive gauche n’a hérité d’installations que dans un seul de ses espaces verts. Pourquoi le dispositif est-il majoritairement déployé de l’autre côté du Léman?

Il souffle en ce mois de juin un vent de «Barbecuegraben» au bout du lac. La ville de Genève a banni de ses promenades les grillades «sauvages». Pour éviter que des pique-niqueurs frustrés ne se rebellent, les pouvoirs publics ont imaginé la parade solennelle suivante: homologuer vingt-cinq grils fixes à charbon, dans six espaces verts du territoire municipal. Habile… si ce n’est que les installations ont été distribuées de manière prodigieusement inégale, de part et d’autre du Jet d’eau.

Sur la demi-douzaines de périmètre à cervelas, où le feu a officiellement le droit d’approcher les pelouses, un seul a été concédé à la Rive gauche (parc La Grange). Contre cinq (Bois-de-la-Bâtie, Perle du Lac, Franchises, Trembley, sentier du Promeneur-Solitaire) pour le flanc tribord du Léman. «La ville de Genève doit considérer les grillades comme n’étant appréciées que des quartiers populaires», plaisante une habitante de la Cité, un brin désabusée.

Non, Madame, la répartition est nûment réfléchie. «Les [six] lieux ont été choisis en fonction du nombre de grillades «sauvages» constatées», lesquels provoquent «d’importants dégâts», voire carrément «des débuts d’incendie», résume Cédric Waelti, porte-parole du Département de l’environnement. Traduction: la démographie de la Rive droite serait davantage adepte de la saucisse informelle que son vis-à-vis lémanique.

Le jardin orphelin

La théorie se heurte ici à un principe de réalité. Bien qu’en apparence plus dociles, les milieux chics ont aussi faim de gourmandises à rôtir. Quitte à employer des supports jetables ou portables. Exemple: le parc Bertrand, un formidable exclu du dispositif déployé cette année par les autorités, mais qui pour pallier la sauvagerie charcutière a eu droit à sa grillade réglementaire. Le temps d’une courte saison. «Des familles d’enfants qui fréquentent la crèche du parc se réunissaient pour partager un repas entre 18h et 20h. La décision de la Ville est incompréhensible. Elle n’a pas pris la peine de procéder à une pesée d’intérêts», s’emporte David, un entrepreneur prêt à récolter le nombre de signatures nécessaires pour rétablir le barbecue permanent dans son parc.

Le poumon de verdure qui permet au quartier résidentiel de Champel de respirer socialement, avait profité l’été passé d’un petit troupeau de grils officiels. Ces derniers étaient à l’origine disposés en lisière de parc, un emplacement donnant directement sous les fenêtres de quelques habitants fortunés. Ce qui a naturellement fini par les incommoder. Les tréteaux à marinades carnées ont donc très rapidement migré dans le paysage, soit a priori suffisamment loin de tout immeuble d’habitation. Là encore, le nouveau périmètre de convivialité tisonnée n’a survécu que quelques semaines.

Perte olfactive

«Le Service des espaces verts a reçu l’ordre de ne plus reconduire la pose de grills [sic] au parc Bertrand. En effet, une pétition visant à les retirer a été reçue par notre magistrat Monsieur Guillaume Barazzone», ont répondu les pouvoirs publics à un riverain courroucé, le 16 juin dernier. Et une autre habitante de Champel de commenter: «Tu parles, la Mairie a reçu le coup de fil d’avocats, de médecins et autres connaissances alentours.»

Vérification faite, il n’y a en effet pas eu de pétition. Mais bel et bien «des plaintes et des courriers individuels», précise Cédric Waelti. Moralité piquante: la Rive droite, où le charbon a le droit de s’entasser, doit se ficher des fumées épicées.

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