Maire de Genève, le libéral Pierre Muller ne sera officiellement pas invité par le Salon de l'auto en 2005. La foire prend ainsi sa revanche: l'an dernier, le conseiller administratif Christian Ferrazino, qui était alors maire, avait boycotté la cérémonie d'ouverture du Salon, au motif de son combat personnel en faveur de la «mobilité alternative». «Je m'y rendrai tout même», a rétorqué Pierre Muller à la Radio suisse romande, hier jeudi. «Quitte à y aller contre vents et marées.»

Le Conseil administratif genevois, il est vrai, n'a pas besoin du Salon de l'auto pour que la poitrine de ses élus se couvre d'honneurs. A en croire ses communiqués satisfaits, les jours derniers ont été des plus fertiles.

Elu au nom de l'Alliance de gauche, l'ex-maire Ferrazino vient d'inaugurer dans la capitale du Burkina Faso «une brigade cycliste mise sur pied grâce à l'intervention financière de Genève.» La ville bienfaitrice y a gagné une rue de Ouagadougou baptisée à son nom. Le lendemain déjà, le Vert Patrice Mugny rentrait d'un périple en Bolivie et au Brésil. Il en ramène «la prestigieuse médaille verte de l'environnement» et le titre de «citoyen d'honneur de la cité Notre-Dame-de-La Paz».

Plus souvent aux quatre coins du monde que sur les parquets genevois, les édiles de la Ville remplissent-ils le rôle que les citoyens souhaiteraient les voir jouer? Réponse de Bernard Lescaze, député radical au Grand Conseil et ancien membre du parlement municipal.

Le Temps: Les autorités municipales reçoivent de nombreux honneurs à l'étranger, mais sont peu impliquées dans des événements capitaux pour Genève. Ne se dispersent-elles pas?

Bernard Lescaze: Les conseillers administratifs peuvent tout se permettre. C'est un exécutif quasiment monocolore: ils sont quatre à gauche, et le seul élu de droite est un libéral mou qui ne constitue pas une force d'opposition. Ils auraient tort de se gêner…

Plus sérieusement, la situation est dramatique: au lieu de courir à Shanghai ou Dubaï, ces magistrats pourraient parcourir dix mètres pour rejoindre l'Hôtel de Ville et discuter avec leurs collègues du Conseil d'Etat. La Ville ignore superbement le canton. C'est une mentalité qui remonte au XIXe siècle. Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, environ 80% de la population du canton résidait en ville de Genève. Cette proportion est tombée à 40%.

– Les Genevois ont parfois l'impression que les élus municipaux confondent leur mandat avec celui d'une ONG…

– C'est une course à celui qui rencontrera le plus de monarques à l'autre bout du monde. A ce jeu-là, la Ville bat de loin le gouvernement cantonal. Il faut dire que le titre de maire de Genève est bien plus prestigieux que celui de président du Conseil d'Etat, que personne ne comprend. L'aura du maire a crû au rythme du rôle grandissant de la Genève internationale.

– Du moins la Ville peut-elle se prévaloir de sa bonne gestion pour s'accorder quelques extras exotiques…

– Faux. Le Conseil administratif pense peut-être avoir les moyens de mener grand train. Car la réduction d'impôts de 12% qui a été votée il y a quelques années ne concernait que le canton. La Ville bénéficie donc de ces 12% de recettes supplémentaires. Ainsi met-elle en avant ses bénéfices, qui ne sont qu'une illusion: sa situation est tout aussi catastrophique que celle du canton.

En fait, la Ville vit sur sa réputation, aux crochets et au crédit de l'Etat. Et ses élus travaillent moins: quand on a 10 000 fonctionnaires sous ses ordres, comme certains conseillers d'Etat, on est obligé d'être présent. On ne peut pas aller se prélasser aux Galapagos.

– Pour remédier à ces déséquilibres de pouvoir, une réforme du fonctionnement des institutions est-elle souhaitable?

– Oui, une partie des compétences de la Ville doit être transférée au canton. Des institutions culturelles comme le Grand Théâtre ou le Musée d'art et d'histoire se retrouveraient alors sous l'égide du canton. Plus globalement, Genève est le seul canton qui n'a même pas osé empoigner la question d'une Constituante. C'est pourtant urgent: à Genève, la notion de bien commun s'est étiolée.