«Une Suisse à cinq régions ne devrait plus être un tabou.» Maire de Zurich, Elmar Ledergerber s'emballe lorsqu'on lui parle de politique urbaine. Après quatre ans à la tête de la plus grande ville suisse, c'est un homme visiblement satisfait de son travail qui s'exprime. Et qui sera certainement réélu lors des municipales du 12 février. Pourtant, le socialiste s'inquiète pour le futur des villes en Suisse. Avec le fédéralisme actuel, elles ne sont pas suffisamment écoutées, clame-t-il. Entretien.

Le Temps: Le canton de Zurich a des finances en crise; la Ville, elle, garde la tête haute, lance des idées sociales et peaufine ses projets architecturaux. Y a-t-il une clé du succès?

Elmar Ledergerber: Oui, il y a une clé du succès. Le parlement cantonal est dominé par une majorité bourgeoise qui a diminué la charge fiscale de 20% ces dernières années; sous l'impulsion de l'UDC, l'impôt sur la succession a été supprimé et l'état des finances s'est aggravé. Maintenant, des millions font défaut. A la Ville, nous n'avons jamais suivi cette voie. Notre taux fiscal est de 20% supérieur à la moyenne du canton. Aussi parce que nous devons compter sur 300, voire 500 millions de charges en tant que centre urbain. Les communes et cantons voisins ne veulent pas supporter ce fardeau.

– On vous sent amer. La proximité de Zurich est un argument d'attrait pour les régions environnantes à la recherche de contribuables. Zurich est-elle une ville où l'on travaille sans s'y installer?

– Non, je crois qu'à ce niveau-là nous n'avons pas de crainte à avoir. C'est à nouveau très chic de vivre en milieu urbain. La tendance est au retour en ville. Depuis huit ans, nous travaillons sur une politique de développement, avec de nouveaux appartements notamment. Le nombre d'habitants a continué de croître, passant de 360 000 à 367 000. Et rappelons que Zurich a une très haute qualité de vie.

– Une constatation s'impose pourtant: les bénéficiaires de l'aide sociale sont plus de 15 000. Avez-vous des solutions?

– C'est un grand souci. Nous avons beaucoup plus d'habitants avec des bas salaires que dans les communes voisines. Il faut ouvrir les yeux: le nombre de problèmes sociaux a explosé. Contrairement à ce que prétend l'UDC, les étrangers ne sont pas les seuls concernés. Le nombre de Suisses qui ne peuvent plus gagner leur vie a crû plus rapidement. L'alternative des jobs à 1000 francs défendue par ma collègue Monika Stocker est une aide, mais pas la panacée. A Zurich, nous avons beaucoup de places de travail pour des personnes qualifiées. Il s'agit de développer les autres activités. En encourageant notre tourisme, par exemple, nous dynamisons l'hôtellerie et la gastronomie. Nous devons donc mieux vendre le nom de «Zurich».

– Vous avez le discours d'un homme de marketing; plus que celui d'un maire…

– L'un ne va pas sans l'autre. La ville de Zurich est un bon «produit», qui doit se profiler sur un marché. Nous nous en donnons les moyens avec une équipe de marketing et les encouragements au tourisme. Au niveau international, la Suisse ne bénéficie plus d'une image optimale et cela doit être revu.

– Récemment, une analyse de «smartvote» vous a situé plus à droite que la majorité de l'exécutif. C'est un socialisme à la zurichoise?

– Nous faisons une politique qui permet aux radicaux et aux socialistes de s'entendre. Mais ce sondage est à considérer avec prudence. Quand je dis que Zurich a des impôts trop hauts, je suis classé à droite; même si je précise que Zurich paie trop en comparaison de ses voisins. Mais le sondage tait cette précision. Quoi qu'il en soit, je suis plutôt fier d'avoir l'étiquette d'un pragmatique. Cela n'empêche pas une responsabilité sociale. A l'exécutif, vous êtes obligé de vous détacher d'une certaine idéologie.

– C'est ce qui explique le consensus qui règne et qui pourrait faire de Zurich un modèle au moment où des villes sombrent dans les disputes internes, comme Genève?

– Oui, nous avons une politique orientée vers le futur et susceptible de convenir à la majorité. Et cela devrait être normal. Même si nous n'avons pas tous la même opinion, nous avons une culture de la discussion dont je suis convaincu. Si un seul d'entre nous n'est pas de la partie, l'échec est assuré. Mais non, nous ne voulons pas faire office de modèle. Simplement Zurich est sur la bonne voie, dynamique. Nous ériger en modèle serait adopter un ton missionnaire.

– Le réflexe anti-Zurich a refait surface ces derniers mois. On entend aussi grogner contre l'arrogance des villes. La Suisse semble peu prête à accepter un futur urbain. Comment réagissez-vous?

– J'y vois là l'un des grands problèmes de l'avenir de la Suisse. Il faut se souvenir que 70% des gens vivent en relation avec le milieu urbain. Pourtant, les régions de campagne ont toujours le rôle majeur. Dans les régions métropolitaines, les agglomérations profitent des villes mais s'allient avec les campagnes pour ne pas en supporter les charges. Sous la Coupole fédérale, la dominance des petits est si forte que les espaces urbains ne sont pas entendus. Même si ce sont eux qui assurent l'innovation et les finances.

– Vous ne mâchez pas vos mots. C'est le fédéralisme que vous remettez en question.

– Oui. Avec 26 petites républiques dont les trois quarts ne sont pas économiquement viables, la structure fédéraliste montre ses limites. Notre pays a besoin d'une discussion sur son découpage géographique. Une Suisse à cinq régions ne devrait plus être un tabou (Zurich, Bâle, Berne, Genève, Lugano). Il n'y aurait alors plus de raison à un réflexe anti-Zurich, puisque nous aurions cinq régions de grandeur comparable.

– Les régions périphériques se démènent pour de grands projets, comme la Porta Alpina. C'est une politique de développement originale ou un appel au secours?

– Les deux. Il y a la volonté de s'extraire d'une situation difficile, comme l'a montré Obwald et sa révision fiscale. Je peux comprendre. Là où je n'arrive plus à suivre, c'est lorsque l'on est prêt à donner des millions pour la Porta Alpina et que parallèlement on pousse des hauts cris lorsqu'il s'agit d'agrandir la gare de Zurich, utilisée par des millions de voyageurs. Nous devons penser au bien des zones de montagne mais sans oublier que le futur se gagnera dans les régions métropolitaines.