Voici tout juste six semaines, le Parti libéral vaudois déposait 31 150 signatures à la Chancellerie cantonale. Elles assuraient largement l'aboutissement de son initiative sur la suppression – pour les conjoints et les descendants directs – de l'impôt sur les successions. L'administration n'a pas eu le temps de trier les paraphes qu'il lui faut déjà prévoir la prochaine livraison. Le 1er février, le comité libéral demandera à ses délégués de lancer une seconde initiative, pour rompre avec EVM et imposer à l'école vaudoise de noter ses élèves au lieu de les évaluer. Sur un thème brûlant, hautement populaire, à coup sûr porteur à neuf mois des élections communales et quatorze des cantonales, la réponse de l'assemblée ne fait pas de doute.

Dans le paysage politique cantonal, et particulièrement chez les radicaux, cette agitation irrite. En vingt ans, avec succès d'ailleurs, les libéraux n'ont lancé que deux initiatives, l'une pour supprimer l'impôt locatif (en 1979), l'autre pour défiscaliser l'épargne (en 1991). Les commentaires sont d'autant moins amènes que le parti a gagné en 1998 ce second siège au Conseil d'Etat après lequel il courait depuis quarante ans, de surcroît dans une configuration (2 rad., 2 lib., 1 soc., 1 vert, 1 UDC) qui le met à égalité avec le grand frère radical, ce dont il n'avait jamais rêvé. Bref, nombreux sont ceux qui grincent contre le «populisme» qu'il y a à contester dans la rue un gouvernement dans lequel on est pareillement impliqué.

Remontrances qui n'entament pas l'aplomb des libéraux. «Faire de la politique il y a vingt ans revenait à convaincre dix personnes influentes. Aujourd'hui, il faut se profiler, être présent dans les médias, descendre dans la rue. Nous ne faisons que nous adapter à ce changement», martèle l'ex-secrétaire politique du parti, Philippe Leuba. Même Maurice Meylan, doyen de fonction des députés du parti, se déclare peu enclin à en revenir à la distance intellectualisante des «gants beurre frais» de naguère: «Il faut être combatifs, nous nous sommes trop laissé danser sur le ventre ces dernières années.»

Aux reproches, les libéraux répondent que le consensus, merci, ils ont donné! Leur activisme est le contrecoup d'une triple déception. D'abord, le refus populaire du frein à l'endettement concocté par Charles Favre et chaudement appuyé à sa droite. «On pensait régler ça en fanfare, on est tombé de haut», dit le vice-président du Grand Conseil, Pierre Rochat. C'est ainsi déstabilisés que les dirigeants du parti sont entrés en table ronde, dont ils ont signé l'accord final malgré les réticences de leur base. Tout cela pour recevoir un coup de massue aux élections fédérales de 1999, avec un recul de 2% en terme de voix, la perte d'un siège de conseiller national et d'un siège de conseiller d'Etat. «Ça a été violent», dit Pierre Rochat.

Cette secousse électorale a balayé la ligne gouvernementaliste qui s'esquissait, et une remise en question interne, baptisée «Prolib», a remis les pendules à l'heure: «Il s'agit de savoir qui nous sommes, et qui nous défendons. Nous n'avons pas la vocation de fédérer la droite», résume un militant. A l'usage des curieux, les libéraux ont théorisé ce retour à leur culture d'opposition. Président du groupe parlementaire, Dominique Kohli explique qu'ils n'avaient d'autre choix, face aux blocages parlementaires sur les problèmes de fiscalité et d'école, que de passer par la rue. Claudine Wyssa, présidente du parti, juge que ce dernier peut «pleinement participer au gouvernement, tout en gardant intacte sa force de proposition». Plus crûment, d'autres y voient la traditionnelle schizophrénie des libéraux, qui se rêvent d'opposition, mais se vivent gouvernementaux.

Pour un temps en tout cas, ce déploiement d'énergie a réussi à réconcilier les deux ailes libérales historiques, l'économiste et l'humaniste. La première a été servie par l'initiative fiscale, la seconde relève la tête en se profilant sur l'école. Avec un bel ensemble, elles contestent tout raidissement, clamant que ce ne sont pas les libéraux qui s'arc-boutent à droite, mais les radicaux qui virent à gauche sous l'influence d'Yves Christen. «Le gros de leurs troupes est d'ailleurs loin de comprendre», glisse la députée Janine Panchaud, forte de ses contacts campagnards. Au total, le parti a beau jeu de dire qu'en se saisissant du débat sur l'école il ne fait que relayer une préoccupation très concrète et quotidienne des Vaudois. Depuis mardi dernier, ses responsables arborent en plus le sourire en coin de ceux à qui les faits sont en train de donner raison. Quelles que soient les différences de forme, ils ont bel et bien obligé les radicaux à relayer, à leur corps défendant, leurs interrogations scolaires.

S'ils ont dû battre le pavé pour y arriver, les libéraux ont finalement retrouvé le rôle qu'ils préfèrent: peser sur la politique sans avoir à se compromettre avec les autres forces du canton. Et là, peu importe de s'appuyer sur un, ou sur deux conseillers d'Etat.