20 ans

En vingt ans, la Suisse a quand même évolué

Durant ces 20 dernières années, la Suisse a connu ses révolutions tranquilles. Exit la fumée dans les lieux publics, le secret bancaire pour les clients étrangers, le nucléaire ou la pénalisation de l’avortement. Plongée dans un pays alors en crise, qui s’est réformé sans y toucher

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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C’était mieux avant. Vraiment? L’année 1998 commence en Suisse dans une profonde morosité. Le pays est encore empêtré dans la crise des fonds juifs en déshérence et touché de plein fouet par la guerre des Balkans et l’arrivée de nombreux réfugiés. Il doute de son identité, de son rapport à l’autre. Et entrevoit une possibilité terrifiante: celle de n’être qu’un pays comme un autre. La fin du Sonderfall helvétique! «La décennie 1990 est la décennie tragique, résume l’historien Olivier Meuwly. A la crise économique, sociale et financière se greffe alors une crise morale et intellectuelle.»

Six ans ont passé depuis le scrutin du 6 décembre 1992, et pourtant les plaies restent à vif. En Suisse romande, euroturbos et eurosceptiques se jettent des noms d’oiseau à la tête tout en partageant une même conviction: la Suisse doit adhérer à l’Union européenne! S’ils sont incapables de s’entendre, c’est qu’ils divergent sur le calendrier et les motivations profondes d’une adhésion – d’abord économique, ou culturelle?

Presque 8% de chômage à Genève

Comme un symbole de ce pays qui va mal, le Vaudois Jean-Pascal Delamuraz démissionne du Conseil fédéral en janvier. Atteint d’un cancer, il mourra le 4 octobre suivant. Le Valaisan Pascal Couchepin lui succède. C’est la dernière élection au gouvernement où les radicaux peuvent dicter seuls leur stratégie. Les grands partis sont sur le déclin. L’UDC va occuper l’espace laissé libre dans le domaine de la politique économique, mais aussi et surtout dans la relation de la Suisse à l’UE et dans les débats sur l’identité nationale.

Jamais depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale la Suisse n’avait connu un tel taux de chômage. L’année 1997 s’est terminée sur une moyenne nationale de 5,2%. Les cantons frontaliers souffrent davantage encore. Genève, avec 7,8% de taux de chômage, décroche un triste record romand. Des symboles s’écroulent. La fusion entre les deux grandes banques SBS et UBS fait mal. A Zurich, ces chômeurs en col blanc inspirent une pièce de théâtre qui tiendra le haut de l’affiche pendant plusieurs mois. Les mutations technologiques sont en marche, mais on s’interroge encore sur la nécessité d’avoir un téléphone portable.

Des certitudes inébranlables

La Suisse est si mal dans sa peau qu’elle semble s’accrocher à une foule de certitudes considérées alors comme acquises. «C’est si doux les vieilles habitudes, même celles qui vous oppriment», écrivit Nicolas Bouvier, qui s’éteint en 1998. S’il est vilipendé par la gauche, le secret bancaire paraît inébranlable. Le conseiller fédéral Kaspar Villiger parle avec conviction d’un instrument «eurocompatible».

Autre certitude de l’époque: l’énergie nucléaire a encore de beaux jours devant elle. La fin du moratoire de dix ans sur la construction de nouvelles centrales arrive à son terme. Prudent, le Conseil fédéral parle d’une sortie du nucléaire «à terme». Il propose de taxer les énergies fossiles pour améliorer l’émergence des renouvelables. L’abandon de l’atome? «Dans le courant du siècle prochain», écrit Le Temps en octobre 1998. Pas faux. En 2011, l’accident de Fukushima pousse le gouvernement à acter la sortie progressive du nucléaire.

En attendant, le pays est marqué par le psychodrame d’Expo 01, devenue Expo 02. La crise couve durant des semaines. Le 4 décembre, Pipilotti Rist démissionne avec effet immédiat de la direction artistique. Un symbole encore. Comment raconter un pays dont l’identité est devenue si trouble? Dans la presse, les chroniqueurs dissertent sur l’américanisation de la culture et sur la globalisation. On craint le jour où le buffet de la gare cédera sa place au Burger King.

L’ancien monde meurt

Le changement est à l’œuvre, mais la Suisse ne veut pas être brusquée. Aux grandes questions géostratégiques, elle préfère les débats de société. En 1998, ce sont la fumée et l’alcool qui occupent une partie des discussions politiques. La hausse annoncée du prix du paquet de cigarettes à 4 fr. 50 crée une onde de choc: et si c’était le début de la fin des libertés individuelles? Il faudra attendre 2005 pour que les wagons rouges (fumeurs) et verts (non-fumeurs) des CFF disparaissent. A l’automne, le ministre socialiste Moritz Leuenberger annonce son projet d’abaisser le taux d’alcool au volant de 0,8 à 0,5 pour mille. Nouvelles résistances.

Le Conseil fédéral se préoccupe de santé publique. Mais en 1998, il campe sur ses positions morales face à l’avortement. Les cantons de Genève et de Vaud le pratiquent déjà. Mais le gouvernement s’accroche: «La nouvelle réglementation ne saurait se fonder exclusivement sur le droit de la femme à l’autodétermination et sur l’évolution des valeurs au sein de la société.» Il faudra encore quatre ans de débat pour aboutir à la solution des délais (avortement légal douze semaines après les dernières règles).

Capacité d’adaptation

Mais la fin des années 1990 symbolise aussi l’amorce du renouveau. Les réformes lancées permettront à la Suisse de retrouver des couleurs dans les années 2000. Les premiers accords bilatéraux avec l’UE sont conclus fin 1998. C’est l’un des apprentissages de la Suisse, dans cette décennie tragique: elle ne saurait se comporter comme une île, analyse l’historien Olivier Meuwly. «La Suisse prend acte qu’elle ne peut plus agir seule. Elle assimile cette nécessité de prendre en considération des facteurs extérieurs. Mais, en se repositionnant, elle fait aussi preuve des qualités qui lui permettent d’affronter les crises.»


La Suisse de 1998 en chiffres

Population au 1er janvier: 7 096 465 habitants.

Population au 31 décembre: 7 123 537 habitants.

Solde migratoire (personnes résidentes): 1177 personnes.

Taux de chômage suisse au 1er janvier: 5,2% en moyenne nationale (7,2% Vaud, 7,8% Genève, 6,3% Neuchâtel, 6,6% Jura, 6,9% Valais, 4,7% Fribourg, 4,4% Berne).

Energie: 40% de l’électricité produite en Suisse est d’origine nucléaire (33% aujourd’hui).

Télécommunications: 25% de la population suisse environ possède un abonnement de téléphone mobile (19e rang mondial).

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