Au départ, ce devait être un tapis de roches naturelles simplement barré d'un trait lumineux. Une vision épurée, minimaliste, qui remporte à l'unanimité, en 1993, l'adhésion du jury. Le projet des concepteurs bâlois Ruedi Stutz et Christian Stauffenegger, assistés de Stefan Mundwiler, installé à Santa Monica, est déclaré vainqueur, sur un total de 297 participants, du concours lancé par la Confédération, le canton et la Ville deux ans auparavant pour le réaménagement de la place Fédérale.

Les directives étaient claires, tout en laissant une grande liberté aux participants: pour des raisons de sécurité, la police exigeait l'absence de tout élément tridimensionnel tel que des arbres. Pourtant, un coup d'œil aux images virtuelles du projet, dont les travaux vont être officiellement lancés le 4 août prochain, montre non pas un, mais 26 éléments tridimensionnels: concrètement, 600 tonnes de granit, un véritable tapis de 220 m2, recouvriront une place Fédérale sur laquelle brillera un grand trait de verre, reliant la place à l'entrée du Palais; s'y ajouteront autant de jets d'eau que de cantons, également éclairés, qui jailliront directement du sol à une hauteur maximale de 3 mètres.

Certes, quand ils seront éteints, la place retrouvera son aspect totalement lisse, sans relief. Mais, une fois allumés, ils passeront difficilement inaperçus. La hauteur de 2 mètres, pas assez visible, n'a pas été retenue. Un système de discrètes rigoles permettra l'écoulement et le recyclage de l'eau.

Pourquoi les jets d'eau se sont-ils greffés sur le projet initial? Selon Urs Staub, chef de la Section des beaux-arts et des arts appliqués de l'Office fédéral de la culture et membre du jury à l'époque, il s'agirait en l'occurrence d'un compromis devant apaiser la polémique amorcée par le contre-projet de l'artiste Bettina Eichin, dont l'élément principal était une fontaine. Une hypothèse qui fait sourire Ruedi Stutz. Qui explique qu'en été 1999, lorsque le projet a été soumis à l'aval du Département des finances, c'est le conseiller fédéral Kaspar Villiger lui-même qui a réclamé des éléments tridimensionnels. Faisait-il particulièrement chaud cet été-là? Rien, même pas les supplications de la police, ne l'en fait démordre. Après moult échanges de courrier et séances de brainstorming, les concepteurs parviennent à ce compromis de jets escamotables. D'ailleurs, Kaspar Villiger n'est pas le seul à réclamer du relief. «Pourquoi c'est plat?», nous demandaient toujours les gens», se souvient Ruedi Stutz.

L'eau qu'on n'a pu empêcher de jaillir de la place Fédérale semble bien constituer un élément incontournable de la symbolique urbaine. «Très souvent, les politiciens, les personnalités publiques ont horror vacui: peur du vide. L'eau remplit ce vide. Dans l'histoire de l'architecture urbaine, elle joue un rôle de catalyseur», explique Philip Ursprung, professeur au département d'architecture de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

Quoi qu'il en soit, cette dimension ajoutée change complètement la donne de départ. Elle permet d'abord de mettre en valeur le Palais fédéral. Si, depuis le Marzili, le surplomb majestueux du bâtiment en impose, son entrée principale en vieille ville, étouffée par l'étroitesse des rues et les voitures entassées devant, faisait triste figure. «A Rome ou à Paris, une grande artère conduit aux bâtiments officiels, on les voit de loin. On a voulu redonner toute sa place au bâtiment, montrer son envergure», explique Ruedi Stutz. Et, surtout, il est possible maintenant d'imaginer refaire de la place un lieu de vie, sachant qu'elle serait débarrassée de la centaine de véhicules qui l'encombrait. «On voulait quelque chose de simple, de digne; pas d'éléments qui dérangent, pas de symbolisme, d'autant que la façade du Palais est déjà très chargée», rappelle Urs Staub. «On souhaitait au contraire une place sobre et fonctionnelle, que les gens utiliseraient. D'autant que c'est aussi une place de marché, essentielle dans la vie quotidienne bernoise.»

Le projet «Platz als Platz» porte alors bien son nom et remplit parfaitement les critères voulus. «Le projet initial était très ouvert, puisqu'il n'y avait presque rien», renchérit Philip Ursprung. «Toutes les fonctions imaginables restaient possibles. Il ne faut pas oublier que des lieux officiels aussi importants que la place Fédérale doivent avoir un fonctionnement très ouvert, qui doit pouvoir être modifié avec le temps», souligne-t-il. La place qui va être construite lui semble ainsi très paradoxale. «Avec ces jets d'eau, la fonction devient purement contemplative. On dirait un bataillon de soldats qui monte la garde.»

Il faudra attendre l'année prochaine et la date symbolique du 1er août 2004 pour voir l'accueil que les Bernois réserveront à leur nouvelle place. Ruedi Stutz, qui se prépare à assister au test en plein air de l'impact du vent, assure en souriant que le lieu est bien assez vaste pour que l'on s'écarte en cas d'arrosage impromptu.