Pourquoi accorder 6 milliards de budget au Conseil fédéral pour acheter de nouveaux avions de chasse? Interview de Viola Amherd, cheffe de l’armée suisse.

Le Temps: En 2014, le peuple avait refusé l’avion suédois Gripen. Pourquoi les Suisses voteraient-ils différemment cette fois-ci?

Viola Amherd: Parce que la situation est complètement différente. En 2014, on ne remplaçait qu’une partie de la défense aérienne, les jets Tiger. Aujourd’hui, c’est toute la flotte que nous devons renouveler. Nos F/A-18 ne pourront être engagés que jusqu’en 2030. Si nous voulons continuer à protéger la population, il n’y a plus le choix: il faut acheter de nouveaux avions de combat.

Le citoyen ne sait pas vraiment sur quoi il vote: le modèle d’avion reste inconnu, le nombre aussi… Pourquoi ne pas dire à la population quel jet sera choisi?

La marque de l’avion n’est pas décisive. Ce qui compte, c’est d’établir les critères techniques et politiques, ce que nous avons fait au début du processus. Ensuite, et si le peuple donne son accord au principe de l’achat, il s’agira de choisir l’appareil qui a le meilleur rapport coût-efficacité.

Vous avez dit dans certains médias que la marque du jet vous était égale. Ne pensez-vous pas que la population aimerait la connaître?

Je ne pense pas. Pour la majorité des gens, c’est le profil qui compte. C’est comme quand on achète une voiture ou un vélo: la plupart des gens vont d’abord se demander s’ils ont besoin d’un véhicule pour la ville, pour la montagne ou pour la campagne. Seuls les passionnés se focalisent sur une marque ou un modèle.

Ne serait-ce pas logique de privilégier un partenaire européen?

Les critères techniques et le prix constituent les éléments principaux pour fonder notre choix. Si ces critères sont remplis, les aspects politiques pourront entrer en ligne de compte au moment où le Conseil fédéral se décidera sur le type d’avion.

Les critères politiques (géostratégie, alliances) ne sont donc pas déterminants?

Cela dépend. Si les avions sont de qualité égale, les critères politiques pourraient faire la différence.

Seriez-vous prête à acheter un appareil américain malgré les polémiques entourant l’immixtion de leurs constructeurs dans la maintenance?

Les capacités techniques de l’avion et l’indépendance de notre armée restent primordiales. Si un jet remplit tous les besoins techniques mais lie la Suisse trop fortement avec le pays du constructeur, il me sera impossible de proposer cet avion au Conseil fédéral.

Veut-on vraiment acheter des avions à l’Amérique de Trump?

Pour le moment, nous n’avons pas encore fait notre choix.

Quid de la possibilité que le peuple vote non?

Il faudrait remettre l’ouvrage sur le métier et débattre de l’avenir des forces aériennes, qui seront fondamentalement remises en question. La Suisse ne serait plus protégée des menaces venant du ciel comme elle l’est avec les moyens actuels.

Ne peut-on pas assurer la police du ciel avec des jets plus légers, moins perfectionnés et moins chers, comme le proposent les opposants de gauche?

Non, c’est impossible. Aucun pays, d’ailleurs, n’assure la police du ciel avec des jets légers. Ils ne volent pas assez vite, pas assez haut, et la qualité de leur radar est insuffisante. Regardez l’appareil italien M-346 que le Parti socialiste a mis en avant: l’Italie ne l’utilise pas pour la police aérienne. Cela veut dire quelque chose. Nous avons envisagé de recourir à des alternatives: hélicoptères, drones, avions d’entraînement… Mais nous nous sommes rendus à l’évidence: la police du ciel et la défense aérienne ne pourraient plus être assurées.

Quelle est la responsabilité de la Suisse au sein du système de défense européen?

En tant que pays neutre au centre de l’Europe, nous avons la responsabilité de protéger notre espace aérien par nous-mêmes. On ne peut pas laisser nos voisins nous protéger. Ce n’est pas défendable, du point de vue de la neutralité comme de la solidarité. La Suisse ne peut pas être un trou noir au centre de l’Europe.

L’Autriche est neutre comme la Suisse et de taille comparable. Son armée de l’air est pourtant plus petite. N’est-ce pas un exemple à suivre?

Non. Les médias autrichiens rapportent que les capacités et l’équipement de l’armée suscitent beaucoup de critiques. La ministre autrichienne de la Défense, Klaudia Tanner, m’a d’ailleurs demandé si nos spécialistes du projet Air2030 pouvaient les conseiller.

L’administration des finances prévoit cette année une perte d’environ 20 milliards pour la Confédération. Les avions en coûtent 6. Avons-nous les moyens de faire cet achat?

On ne peut pas reporter cette décision, car cela prend des années d’acheter de nouveaux avions. L’argent est là. Les moyens seront tirés du budget ordinaire de l’armée sans être pris à d’autres domaines, comme la santé ou la formation. La situation financière de la Confédération est solide, grâce au frein à l’endettement. Cela nous permet d’aider les employés et les entreprises dans le besoin tout en achetant des avions. Le monde ne s’est pas arrêté de tourner en raison du Covid-19. Nous devons aller de l’avant.

Le dernier rapport de sécurité du Conseil fédéral reconnaît que le terrorisme, l’espionnage et les cyberattaques menacent davantage la Suisse qu’une guerre en Europe. A-t-on vraiment besoin d’avions de combat?

Si j’avais dit l’année dernière que nous devrions mobiliser l’armée pour un virus, on m’aurait demandé si j’étais en bonne santé mentale. La pandémie a montré que nous ne savons pas quelle crise nous guette et que nous devons être prêts à faire face à toute éventualité. En temps de paix, les avions de chasse sont avant tout utilisés pour effectuer des contrôles nous permettant de garantir la souveraineté sur notre espace aérien. Nous en effectuons jusqu’à 300 par année. C’est un travail quotidien, qui demande un matériel approprié: des avions de chasse. Une attaque terroriste venant des airs n’est cependant pas non plus à exclure.

L’une des principales faiblesses du Gripen était sa mauvaise performance lors des tests. Les quatre avions en lice ont-ils connu plus de succès?

Je ne connais pas du tout leurs résultats.

Vraiment?

Oui, vraiment. Je n’ai pas besoin de les connaître pour le moment. J’en prendrai connaissance une fois que nous aurons un résultat définitif.

Outre la défense aérienne, le gouvernement souhaite augmenter le budget de l’armée de 1,4% par année. Vu les dépenses engendrées par la gestion de la crise sanitaire, est-ce toujours réalisable?

Oui, bien sûr. Cette augmentation a été décidée par le Conseil fédéral en 2017. L’armée est le seul domaine de la Confédération dont le budget n’a pas augmenté ces dernières années. Une augmentation de 1,4% vise à rattraper ce décalage, qui correspond à la croissance dans d’autres domaines. Je pense que c’est correct.

Il y a cinq objets de votation en septembre. N’est-ce pas excessif pour que chaque sujet soit bien compris par les électeurs?

Ce n’est pas idéal. Mais la pandémie ne nous a pas laissé le choix. Je vois cependant aussi la chose de manière positive. Cinq thématiques, c’est beaucoup d’intéressés différents. Cela pourrait susciter une forte participation.