«Lorsque, devant mon époux, j’ai dit au médecin généraliste que je recevais des coups, il nous a répondu en soupirant que la préparation d’un mariage, ça crée du stress», témoigne Régine*, 70 ans, dans son appartement à Lausanne. La façon de réagir de ce médecin est emblématique d’un désarroi de la profession face aux cas de violence conjugale chez les aînés.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le réseau vaudois de lutte contre la violence domestique a décidé de mettre en avant la violence au sein des couples âgés pour sa journée annuelle qui a lieu ce jeudi. La professeure de la Haute Ecole de la santé de La Source et présidente de l’association Alter ego Delphine Roulet Schwab introduira le sujet. «Il peut y avoir une forme de banalisation de l’entourage et des professionnels qui, même s’ils s’aperçoivent d’une certaine forme de violence, vont se dire que, vu que le couple est marié depuis cinquante ans, il s’agit de son fonctionnement normal. Le médecin de famille est souvent le médecin des deux conjoints, ce qui va encore freiner la victime à parler. Les professionnels s’attendent peu à rencontrer de la violence dans les couples âgés et les structures existantes, comme les foyers d’urgence, ne sont pas prévus pour des femmes âgées», décrit-elle.

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Invisibilité de la population aînée

Les spécificités de la violence de couple chez les personnes aînées sont multiples, même si, de manière générale, les études sur la question s’arrêtent vers 70 ans. Il existe donc une invisibilité de cette tranche de population dans la recherche. «Nous n’avons pas de statistiques de la violence domestique au sein des couples âgés mais j’aurais tendance à penser que les cas augmentent au moment où les personnes deviennent fragilisées en raison de problèmes de santé ou de troubles cognitifs par exemple, alerte Delphine Roulet Schwab. La dynamique existe parfois depuis longtemps au sein du couple, mais la survenue d’une vulnérabilité supplémentaire ou le passage à la retraite peuvent faire basculer l’équilibre vers une situation de violence avérée. Si la victime est dépendante de son conjoint pour ses soins, ses finances et est isolée à la maison en raison de son état de santé, cela diminue ses possibilités de demander de l’aide ou de partir. Elle peut avoir le sentiment d’être prise au piège, de n’avoir pas d’autre choix que subir. Souvent sans connexion à internet, son accès à l’information dépend essentiellement des professionnels, pour autant qu’il y en ait et qu’ils soient sensibilisés à la question.»

Le cas de Régine, qui accepte de témoigner avec un nom d’emprunt, est à la fois emblématique et forcément particulier. Rien ne l’avait préparée à une telle situation. A 63 ans, elle rencontre celui qui deviendra son mari. Et même si elle a eu la force de le quitter après quatre ans d’enfer, elle en fait encore constamment des cauchemars. «Je pense que le phénomène d’emprise psychologique est le même quel que soit l’âge. J’avais une certaine expérience de vie mais je me suis tout de même fait avoir», commence-t-elle.

Des gifles, sans raison apparente

Régine a trois enfants d’un premier mariage et, en 2012, enseignante à la retraite, elle rencontre un homme d’Eglise de Genève, de 63 ans lui aussi. Le couple tombe amoureux et partage des rêves de voyages. Il lui demande de l’épouser, il y tient, c’est pour lui une promesse de soutien mutuel pour la vie future. Elle hésite et, finalement, accepte suite à de nombreuses promesses de bonheur. Avant même que les noces aient lieu, les premiers épisodes noirs surviennent. Elle ne se souvient plus du premier coup reçu. Mais ils sont vite devenus quotidiens. «Au début, c’était des gifles, sans raison apparente. C’est allé en empirant jusqu’à des tentatives d’étranglement, parce que je criais au secours pour qu’il arrête de me taper.»

La vie d’une personne âgée vaut autant que celle d’une personne plus jeune. Il importe que ces victimes puissent bénéficier des mêmes possibilités de soutien et d’action

Delphine Roulet Schwab, psychologue

Elle a beau avoir un parcours de vie derrière elle, elle est aussi démunie qu’une autre. «J’ai appelé quelques fois le 117. Ça le calmait pour un temps, mais ça recommençait très vite.» Elle se met à prendre des photos des marques d’ecchymoses afin de constituer des éléments de preuves. «Cela me permettait d’évacuer psychologiquement l’événement douloureux.» Elle pense à fuir cette situation, mais n’arrive pas à s’organiser seule, sans soutien pratique. «J’avais honte, je pensais que l’on n’allait pas me croire, ce d’autant qu’il avait une position active au sein de l’Eglise.» Quant à ses enfants, déjà adultes à l’époque, elle n’arrive pas non plus à leur parler de sa tragédie. Elle le fera lorsque les démarches pour sa fuite seront à bout touchant.

C’est finalement en 2016, ayant quitté son mari, qu’elle trouvera la force de déposer plainte et de déclencher une procédure. Elle sera divorcée en cinq mois et son ex-mari condamné par la justice: 60 jours-amendes, sursis de 3 ans et 1600 francs d’amende. «Ma chance, ce fut d’être complètement indépendante financièrement. Beaucoup de femmes hésitent à partir par manque d’argent.»

Libérer la parole chez les seniors

Cette période terrible la poursuit cependant encore. «Non seulement je revis des flashs qui me ramènent à ces moments d’agressivité. J’ai surtout le sentiment, en plus, d’avoir subi des contraintes sexuelles. Tout ce que j’ai entendu depuis l’éclatement de #MeToo m’a fait prendre conscience que ce que j’avais vécu dans la chambre à coucher n’était pas normal non plus.»

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Si elle parvient à témoigner dans la presse aujourd’hui, elle a toujours autant de difficultés à évoquer ces événements avec ses proches. «Partager mon expérience peut aider d’autres femmes à trouver la force d’appeler au secours.»

Ce genre de témoignage est salué par la professeure Delphine Roulet Schwab. «La raison d’être de la journée de jeudi est de mettre en lumière cette problématique chez les seniors, afin de libérer la parole et de mieux outiller les professionnels.» Elle croit à l’efficacité d’une campagne ciblée. «Elle devrait s’adresser non seulement aux professionnels, mais aussi toucher les personnes âgées là où elles se trouvent: dans les transports publics, les salles d’attente, les pharmacies, les supermarchés. Les médias ont également un rôle important à jouer.»

Pour la psychologue, il n’est jamais trop tard. Et l’automne d’une vie ne peut pas servir de commode excuse au silence et à la honte. «La vie d’une personne âgée vaut autant que celle d’une personne plus jeune. Il importe que ces victimes puissent bénéficier des mêmes possibilités de soutien et d’action. Sans pour autant les infantiliser en décidant pour elles.»

*Nom connu de la rédaction