Verbier a connu un nouveau week-end agité, batte de baseball à l’appui. Sur le rapport de police, les versions divergent quant à l’usage exact du gourdin, mais il ressort une certitude de l’altercation entre clients du pub Mont-Fort samedi dernier: la violence a pris ses quartiers dans la double capitale du freeride et de la fiesta.

Surtout ne pas diaboliser, scandent les édiles. «Les débordements restent maîtrisables», témoigne Marcus Bratter, propriétaire du très branché Farm Club, mais tout de même lucide: «En décembre, il y a eu une bagarre un cran au-dessus de ce à quoi on était habitué. En fait, c’était effrayant…» Un des voyous s’en est pris à des policiers, à coups de poings et coups de pieds.

La station bagnarde n’a pas le monopole du grabuge. Début janvier, c’est un affrontement au couteau qui éclaboussait la très cosy Crans-Montana. En novembre, Villars, petite perle préservée des alpes vaudoises, était le théâtre, sans violence mais non sans adresse, d’un double larcin: une notable et un cheikh en vacances se faisaient détrousser.

Ces événements complètent le spectre des incivilités dans les stations, cambriolages en série, braquages et voitures bélier, la face sombre des happy hours et du clubbing alpestre façon Ibiza, l’héritage légitime des variations saisonnières qui transforment de petits villages en villes à la montagne. En haute saison, Verbier passe de 3000 à 35 000 résidents. Crans-Montana accueille 45 000 âmes.

La courbe des infractions colle à cette réalité. La police valaisanne note une hausse moyenne (à Zermatt, Verbier et Crans-Montana) de 33% des affaires d’atteinte à l’intégrité corporelle entre la saison creuse de 2009 et l’hiver 2009-2010, tandis que les atteintes au patrimoine, vols et dommages à la propriété augmentent de 50%. Les chiffres absolus relativisent la tendance (322 affaires de violence à Verbier pour 934 à Sion, 30 000 habitants, durant l’hiver) mais n’éludent pas une question: a-t-on bien les moyens de faire respecter l’ordre dans les chefs-lieux de l’après-ski?

La police cantonale rappelle les devoirs de chacun. «La plupart des cas d’incivilités sont des affaires mineures. Outre la responsabilité des tenanciers d’établissements publics, la première prise en charge incombe à la police communale», insiste le porte-parole Jean-Marie Bornet. La gendarmerie se tient en renfort. Elle dépêche tout de même vingt agents à Verbier lors du Nouvel-An.

Or, l’intervention locale a du plomb dans l’aile. La police de Bagnes a vu ses effectifs réduits à dix-huit hommes ces dernières années. Une curiosité politique qui fait des mécontents à Verbier. De riches résidents menaceraient de quitter la station si les choses ne s’améliorent pas, ce que confirme Anne Gachoud, conseillère générale (législatif) UDC et secrétaire des Amis de Verbier. Depuis, on a saisi l’enjeu et demandé trois postes supplémentaires, mais le budget a été refusé.

A Crans-Montana, l’Association des communes du Haut-Plateau a opté pour une solution intermédiaire en engageant un service de sécurité privé. Deux binômes patrouillent tous les week-ends de la haute saison, une alternative souple et moins coûteuse que des agents de police. On signale peu de bagarres et de casses, mais une augmentation du tapage nocturne, parfois intimement lié à la présence d’un millier d’étudiants de l’Ecole hôtelière des Roches, à Bluche.

Deux visions s’affrontent sur la nature de la délinquance en stations. «Les gens sont devenus matérialistes, irrespectueux d’à peu près tout, donc sans morale. Ils sont prêts à tuer», résume sans concessions Yves Jacot, dont la bijouterie de Verbier a été braquée l’hiver dernier. Pour Jean-Daniel Clivaz, patron de l’Amadeus, un incontournable à Crans-Montana, «on diabolise la nuit. On oublie comment on vit quand on est en vacances, à Sankt Anton ou à Ischgl. La société est devenue intolérante. Une bouteille cassée sur le trottoir… et on en fait tout un foin.»

Les bris de bouteilles ne sont, hélas, pas l’unique préoccupation des forces de l’ordre et des élus. A Zermatt, le vice-président de la commune Gerold Biner remarque que la drogue a fait son entrée en force «pas seulement la marijuana ou la cocaïne, mais des drogues de synthèse.» Le commissaire de police Beat Gentinetta constate «une augmentation de la violence, en nombre et en intensité». Il enregistre chaque année au moins cinquante interpellations avec une nuit en cellule de dégrisement. C’est plus que le reste du Haut-Valais.

Les témoignages cassent une idée reçue selon laquelle les pires débordements seraient le fait de la jeunesse russe, italienne ou britannique dévergondée. Les jeunes montent en nombre de la plaine vers les stations. D’un patron de bar: «Lorsque ça tape fort, c’est plutôt des gens d’ici». Propos confirmés par le chef de la police de Bagnes Pierre Jacquemettaz: «On a plus de problèmes avec nos Suisses et nos Valaisans qu’avec les touristes ou les saisonniers.»

En attendant des renforts, les bistrotiers se prémunissent: «Nos physionomistes échangent maintenant leurs informations», détaille Marcus Bratter, pris entre deux eaux: ne pas nuire à l’image de la station, mais tenir compte de la réalité. «On n’est pas à Marseille». Mais: «J’ai engagé un videur formé aux arts martiaux.»

Symbole d’une époque: toutes les stations ou presque se munissent de caméras de vidéo-surveillance. Big Brother fait débattre, aide parfois à résoudre des affaires. Mais renforce surtout les certitudes des gens de terrain, comme le commandant Jacquemettaz. «Ça ne remplacera jamais un agent de police.»