Maternité

Violences obstétricales: trois Romandes témoignent

Aurore, Camille* et Susana racontent leur expérience douloureuse de l'accouchement entre culpabilité, colère et incompréhension 

En Suisse romande, des femmes brisent le tabou des violences subies lors de leur accouchement. Entre colère et incompréhension, leurs témoignages poussent le corps médical à faire son autocritique. Notre enquête en trois parties.

Aurore: «On m’a volé ce moment»

Pour Aurore, 30 ans, les difficultés ont commencé avant même l’accouchement. Une semaine après son terme, fixé au 4 juillet 2017, en pleine canicule, Aurore est à bout. «Intérieurement, je sentais qu’il fallait poser une date pour que ma fille vienne au monde», confie la jeune femme. Elle demande alors un rendez-vous pour une provocation.

Au CHUV, le gynécologue à qui elle s’adresse la juge «complètement inconsciente». «Il m’a infantilisée, m’a fait culpabiliser en me disant que je ne pensais qu’à moi», raconte Aurore. A force d’insister, le médecin accepte finalement de l’ausculter. «Il s’est couché sur moi et, sans me prévenir, il a introduit sa main dans mon vagin. Je l’entends encore s’exclamer «Alors non, vous n’êtes vraiment pas dilatée», d’un air goguenard.» Sur le moment, la jeune femme pleure de douleur et d’humiliation. Elle rentre chez elle choquée, son rendez-vous noté sur un bout de papier.

«Coupée de toute émotion»

Lorsque Aurore se présente au CHUV le 14 juillet en milieu d’après-midi, les contractions ont commencé à l’aube. «Je souffrais terriblement, confie-t-elle, mais rien de ce dont on m’avait parlé en cours de préparation ne m’a été proposé pour me soulager.» Après des demandes répétées, elle obtient finalement une péridurale à 18h et se «sent revivre», mais le répit est de courte durée. A 22h, la péridurale cesse brutalement de fonctionner sans qu’elle sache pourquoi. «Les douleurs sont revenues d’un coup, c’était ingérable», se souvient Aurore. Le travail se poursuit malgré tout, lent et déchirant.

Au bout de quatre heures, un soignant annonce que le rythme cardiaque du bébé baisse. «Six personnes sont arrivées d’un coup, se souvient Aurore. J’étais paniquée, je ne comprenais pas ce qui se passait.» Elle entend soudain le mot forceps. «Le premier n’était pas assez grand, le second est tombé par terre dans un bruit assourdissant, raconte la jeune femme. Moi, j’essayais de pousser de toutes mes forces.»

«Douleur inouïe»

Trois poussées et une épisiotomie plus tard, Aurore donne la vie dans une «douleur inouïe». Sur le moment, elle pleure de soulagement, pas d’émotion. «Mon mari a dû faire le premier peau à peau: j’en étais incapable. Moi qui suis en général très sensible, j’étais littéralement coupée de toute émotion.» En sortant, la sage-femme s’excuse, Aurore ne répond rien: «Je ne comprenais pas que ce n’était pas normal.»

Le séjour à l’hôpital se déroule comme dans un brouillard. Sous le choc, Aurore s’évanouit, souffre de ne pas pouvoir s’asseoir à cause de sa cicatrice. A part une sensibilisation à la contraception et à l’allaitement, elle ne bénéficie d’aucun suivi psychologique ou médical. «Je n’arrivais simplement pas à me soucier de mon enfant, j’étais en mode pilotage automatique.»

De retour à la maison, la vie reprend son cours. L’été dernier, une dépression post-partum à retardement lui fait prendre conscience de ce qu’elle a vécu. «Je n’ai pas pu avoir la naissance que je voulais, on m’a volé ce moment, confie-t-elle. C’est mon gros regret.»


Camille*: «C'était comme si je n’existais pas»

Grossesse sans histoire, pas de plan d’accouchement: lorsqu’elle entre à la maternité des HUG, en février 2018, Camille* n’a aucune attente particulière et fait pleinement confiance au corps médical. Les contractions, douloureuses, se rapprochent. Elle passe la nuit en travail.

Le lendemain, à l’heure de pousser, les sages-femmes ont beau l’arroser d’encouragements, le bébé ne passe pas. Au fil des heures, son cœur montre des signes de faiblesse. «A un moment, une gynécologue est arrivée avec des forceps, raconte la jeune femme aujourd'hui âgée de 32 ans. Comme ça ne marchait pas, elle a ajouté une ventouse. Sans jamais rien m’expliquer.» Les jambes écartées, Camille est tétanisée. «La péridurale fonctionnait mal, j’ai demandé si les forceps n’allaient pas faire souffrir le bébé… La gynécologue a balayé ma demande en baissant les yeux.»

«Il y a des choses plus graves»

L’état d’urgence est soudain décrété. «C’était le stress, se souvient Camille, dix personnes ont débarqué en même temps. On m’a brusquement emmenée en salle d’opération, je ne comprenais plus rien.» La péridurale, elle, ne fonctionne plus. Allongée sur la table d’opération, Camille sent les scalpels lui déchirer les entrailles. Elle hurle: «Je sens, je sens», mais personne ne lui répond. «On était littéralement en train de m’éventrer, raconte Camille, encore choquée. J’avais atrocement mal, je me suis vomi dessus. Et durant tout ce temps, c’était comme si je n’existais pas.»

Sa fille naît finalement avec des signes vitaux très bas et un œdème cérébral. «Lorsqu’ils ont emporté mon bébé, je n’ai pas réalisé qu’il allait mal, raconte Camille. J’ai demandé si c’était bien une petite fille, la sage-femme m’a répondu sur un ton sec: «Je n’ai pas regardé, il y a des choses plus graves.» Trois jours après la naissance, elle ressent le même mépris au moment d’une IRM. «Le médecin a emmailloté mon bébé sans un mot et l’a fait entrer dans un tube. Il se comportait comme un technicien, sans aucun tact ni empathie.» Idem chez l’anesthésiste, à qui elle explique avoir tout senti durant l’opération et qui répond: «Que voulez-vous, ça arrive.»

«Je revis la scène»

Si sa fille n’a heureusement pas eu de séquelles, Camille garde une forte rancœur envers l’hôpital. A ses yeux, elle a été victime d’une idéologie qui promeut l’accouchement physiologique à tout prix. «Le corps médical a tellement forcé pour que j’accouche par voie basse, c’était de l’acharnement, dénonce-t-elle. On aurait pu m’éviter toute cette souffrance en passant plus vite à la césarienne, dès les premiers signes de faiblesse de ma fille.»

Depuis, Camille fait régulièrement des cauchemars. «Je revis la scène, cette douleur qui me transperce les entrailles.» Elle ne peut toujours pas toucher sa cicatrice, une zone désormais «morte» à ses yeux. Malgré les incitations de son compagnon, la jeune femme a renoncé à entamer une procédure contre les HUG. «A quoi bon entendre une justification? Je veux aller de l’avant et me concentrer sur ma fille.»

*Prénom d'emprunt 


Susana: «Je ne me sentais pas en sécurité»

Le plus physiologique possible, sans césarienne ni péridurale, encore moins d’épisiotomie: c’est ainsi que Susana envisageait son accouchement. Pour faire face à la douleur, la jeune femme s’est longuement exercée à l’autohypnose jusqu’au terme, fixé fin octobre 2013. Entre 19h30 et 23h, ce soir-là, tout bascule.

Les premières contractions s’intensifient rapidement. Sans voiture, Susana demande à son mari d’appeler une ambulance. Lorsque le véhicule arrive, la jeune femme est en début de travail dans le couloir de son appartement, par terre. L’ambulancier lui demande de se lever, elle panique. «Je ne me sentais pas en sécurité. Il avait beau être très professionnel, ce n’était pas son métier d’aider une femme à accoucher», raconte la jeune femme aujourd'hui âgée de 41 ans. Installée sur une civière à l’arrière du véhicule, Susana souffre le martyre: «J’aurais voulu rester à quatre pattes, mais c’était impossible pour des raisons de sécurité», raconte-t-elle. L’ambulancier demande alors à toucher son vagin pour vérifier si la tête du bébé apparaît. «Je n’ai pas pu refuser, confie-t-elle. Après coup, j’ai regretté ce geste superflu.»

«L’annonce était définitive»

A l’arrivée au CHUV, à 21h, Susana hurle de douleur. En salle d’accouchement, elle est déjà dilatée à 9 centimètres. «La sage-femme a mesuré mon rythme cardiaque et l’a jugé trop bas par rapport à la référence théorique, mais aucune mesure n’avait été prise par l’ambulancier auparavant», déplore-t-elle. Susana est emmenée en salle d’opération pour une césarienne d’urgence. Un déchirement. «L’annonce était définitive. Je me suis sentie impuissante, même si je comprenais l’argument médical.»

Alors que Susana a déjà le bas du corps anesthésié, son mari explique à la cheffe de clinique que sa femme tient vraiment à accoucher par voie basse. La doctoresse demande alors à Susana de faire un dernier effort. «Mais quand on est anesthésié, c’est impossible de pousser», rappelle-t-elle. Elle s’exécute de son mieux. Le bébé commence alors à descendre, mais reste coincé au niveau des hanches. La suite: des forceps et une épisiotomie, que Susana ne découvrira que plus tard.

«A part le bébé, rien n’allait»

Le lendemain, Susana ressent une douleur très forte. «Je pouvais à peine marcher. Quand j’ai demandé de l’aide, on m’a prescrit du Tramal, que j’ai arrêté au bout de trois fois; c’était dangereux pour l’allaitement.» Les douleurs persistent. A plusieurs reprises, Susana demande à être auscultée par un médecin. Sans succès. De retour à la maison, la sage-femme qui l’a suivie découvre une cicatrice de «taille considérable», qui aurait dû être examinée. «C’est là que j’ai compris que tout n’allait pas bien, confie-t-elle. En réalité, à part le bébé, rien n’allait.» Deux semaines plus tard, la doctoresse qui l’a suivie «s’excuse entre deux portes, tout en argumentant». Une rencontre qui lui laisse un goût amer.

Durant des mois, Susana tente de retracer cet enchaînement de petits détails, de gestes qui ont conduit à un accouchement traumatique, elle écrit des lettres sans jamais les envoyer. «J’ai eu l’impression d’être invisible, de ne pas être reconnue comme partie prenante dans des décisions qui me concernaient directement. Tout ce que mon corps mettait en place était anéanti par le stress environnant.»

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