«J'affirme que la violence n'est pas pratiquée à large échelle par la police genevoise. Il y a malheureusement eu un certain nombre d'actes inacceptables et nous entendons lutter contre ce phénomène détestable.» A l'occasion d'une conférence de presse très attendue, le conseiller d'Etat Laurent Moutinot a relativisé jeudi les conclusions de l'avis d'experts faisant état d'allégations de mauvais traitements infligés par les forces de l'ordre lors des arrestations ou des interrogatoires par 30% des détenus interrogés.

Signal d'alarme

Aux yeux du ministre socialiste, ce rapport doit être pris comme un signal d'alarme mais pas forcément comme le reflet de la réalité. Sans contester le fait que les dérapages existent, Laurent Moutinot refuse de «prendre pour argent comptant» les chiffres et descriptions donnés par les détenus. Ne serait-ce que parce que les policiers mis en cause n'ont pas pu donner leur version des faits. Cela ne leur sera d'ailleurs pas demandé à l'avenir. La confidentialité promise aux prévenus fait que l'autorité se dispensera de lancer un «travail de bénédictin» consistant à retrouver les victimes et les auteurs des coups, rackets et autres abus décrits.

Et pour l'inspecteur de la brigade des stupéfiants, cité onze fois à lui tout seul par les détenus? «Nous savons de qui il s'agit», a bien dû reconnaître le patron des Institutions. La cheffe de la police, Monica Bonfanti, a ajouté que ce policer aura un entretien avec sa hiérarchie pour décider de la suite de sa carrière. On n'en saura pas plus.

Quelle que soit finalement l'ampleur véritable du problème -notons que les experts ont eux-mêmes pris les précautions nécessaires pour éviter le risque de manipulation, accroître la crédibilité des déclarations recueillies tout en soulignant les limites de leurs propres investigations -, Laurent Moutinot a profité de ce constat inquiétant pour réaffirmer un message. «La police est légitimée à utiliser la force avec proportionnalité lorsque cela est nécessaire à sa mission. Par contre, celle-ci ne peut user de la contrainte de manière illégale et excessive lorsqu'un individu est déjà maîtrisé ou dans le but d'extorquer des aveux. Ni le Conseil d'Etat, ni la hiérarchie ne toléreront ce type de violence.»

Corporatisme

Au-delà de ces déclarations de principe, plusieurs pistes ont été évoquées pour ramener les plus égarés dans le droit chemin et conforter les autres dans le digne exercice de leur profession (lire ci-dessous). Plus terre à terre, Monica Bonfanti a relevé le «fort sentiment de corporatisme» qui prévaut encore au sein de la maison et qui rend très difficile la dénonciation des violences par les collègues témoins. «Trop de policiers ont encore l'impression qu'ils se feront traiter de «balance» s'ils parlent, ou inculper d'entrave à l'action pénale s'ils se taisent. Il faut développer une troisième voie», a expliqué la cheffe.

Pour ce faire, la hiérarchie entend s'impliquer d'avantage dans la formation des troupes en intervenant personnellement lors des cours d'éthique et de déontologie afin de faire passer une position claire sur l'usage de la force.

Des «débriefeurs» seront également mis à contribution pour suivre les jeunes policiers qui sortent de l'école et qui sont parfois confrontés à d'autres méthodes et discours de la part de leurs collègues plus expérimentés. Il s'agira aussi de revoir à la baisse le temps que passent certains inspecteurs dans les brigades particulièrement exposées aux interpellations musclées. Enfin, pas moins de 319 nouveaux ordres de service ont été transmis depuis le 30 avril dernier pour faire passer les consignes.

Candidatures

Au sein de la police judiciaire, passablement éclaboussée par les scandales et déstabilisée par des années de direction défaillante, la procédure de promotion sera également revue. «Le profil psychologique du candidat aura désormais plus d'importance que son parcours», ajoute Monica Bonfanti. Cette dernière a également précisé avoir reçu 24 dossiers de candidatures pour le poste de chef de la PJ (en remplacement de Mario Chevalier, mis à l'écart suite à l'audit de Bernard Ziegler). Un comité de sélection devrait arrêter son choix pour le 1er novembre prochain.

Sur «les affaires» qui ont défrayé la chronique et les conflits de personnes qui minent l'institution, l'autorité s'est montrée peu bavarde. «La culture de l'entreprise est en train de changer», a soutenu Laurent Moutinot tout en avouant que rien ne se fera rapidement et comme par miracle. Pour améliorer l'image de la police, la hiérarchie entend limiter les déballages publics quitte à tourner la page de certains débordements. C'est ainsi qu'il faudrait comprendre le grand pardon accordé récemment au syndicaliste et récidiviste de la remarque sexiste, Alain Devegney.

Quant à sa légendaire réserve, Laurent Moutinot a affirmé que le temps des médias et celui du politique ne sont pas toujours compatibles. Le magistrat a expliqué que la seule fois où il avait cédé à cette pression, c'était dans l'affaire des muselières. Et qu'on ne l'y reprendrait plus.