«Je dois freiner mon côté welche et ne pas faire des bises à tout le monde», rigole Virginie Borel. Toujours de bonne humeur, expansive, elle termine la plupart de ses phrases par un rire franc et sincère. Le Forum du bilinguisme, qu’elle dirige depuis dix ans, vit lui aussi au ralenti depuis plusieurs semaines. Elle ne cache pas ses regrets.

Pour mettre en valeur le bilinguisme officiel du canton de Berne, cette fondation aurait dû être un des hôtes d’honneur de la BEA, la grande exposition bernoise. Plusieurs événements étaient aussi prévus dans le cadre de l’année présidentielle de Hans Stöckli, à la tête du Conseil des Etats. Mais pour l’ancien maire de Bienne et fondateur du Forum en 1996, le coronavirus est aussi passé par là.

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Bienne, c’est la ville où Virginie Borel est née et travaille. Cette cité, officiellement bilingue, est un laboratoire pour le Forum. Tous les projets partent d’ici et essaiment ensuite au niveau cantonal et fédéral. C’est par exemple le cas des filières bilingues. «Si l’on veut que le bilinguisme se développe, il passe nécessairement par l’école.» Et ça fonctionne? Légère moue sur son visage toujours très expressif. «Au niveau préscolaire, cela marche très bien, après cela devient plus problématique en raison de l’antagonisme des deux langues, mais également de la présence très marquée des dialectes alémaniques.» Autre difficulté: trouver les enseignants motivés à transmettre le plaisir de la langue.

Un chiffre surprenant

Pour le gymnase, elle cite un chiffre surprenant: un quart des élèves du canton de Berne suivent une maturité bilingue. Pas de fausse joie. L’anglais est toujours préféré au français.

Le Forum du bilinguisme vient d’ailleurs de publier une étude menée par le professeur Daniel Elmiger, de l’Université de Genève. Conclusions: la demande pour des formations bilingues est forte, mais l’offre dans le canton de Berne est encore trop faible. Virginie Borel en appelle à la création d’une véritable stratégie dans ce canton qui compte tout de même 10% de francophones.

L’ancienne journaliste est une ardente défenseuse de l’apprentissage, en premier lieu, des langues nationales. «Je ne me bats pas contre l’anglais», assure celle qui a étudié cette branche à l’université. «Mais elle n’appartient pas à notre culture et malheureusement le monde économique, notamment les PME, si importantes en Suisse, n’a pas conscience de la nécessité de soigner les langues nationales.»

Craint-elle de nouvelles tensions linguistiques? Plusieurs cantons alémaniques voulaient donner la priorité à l’anglais. Foncièrement optimiste, elle réplique aussitôt: «En Suisse alémanique, cette discussion a été lancée car on manquait d’enseignants de français et les élèves étaient plus attirés par l’anglais, jugé plus facile. Aujourd’hui, ce thème n’est plus prioritaire, mais peut revenir sur le devant de la scène à tout moment.»

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Ces tensions ont eu des conséquences positives. La Confédération a investi des moyens importants pour promouvoir les échanges linguistiques. Elle baisse les yeux: «Pour l’instant, ils n’ont plus lieu, en raison du coronavirus. J’espère qu’ils reprendront rapidement.» Sur un ton militant, elle insiste: «Ces échanges devraient être obligatoires et avoir lieu à deux reprises durant la scolarité.» Ils permettraient aussi aux jeunes romands de plonger dans une langue essentielle, mais qu’ils n’apprennent pas: le suisse-allemand.

Plus modestes, les tandems linguistiques mis sur pied par le Forum ont pu se poursuivre grâce notamment à une plateforme numérique. «Mais si l’on est à distance, il manque vraiment la dimension humaine, très importante aussi pour améliorer une langue et découvrir sa culture.»

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La promotion du bilinguisme, mais aussi la défense de la minorité francophone, Virginie Borel en parle avec passion. «On touche à l’économie, à l’éducation, à la culture, il ne faut pas oublier que le plurilinguisme, c’est un des socles fondateurs de la Suisse.»

Elle sait communiquer. C’est d’ailleurs sa formation. Elle a été journaliste, puis a rejoint le monde de la communication. Tout d’abord à l’ambassade d’Afrique du Sud à Berne. Malicieuse, elle glisse: «J’ai notamment été engagée pour mes bonnes compétences en anglais.»

Un combat reconnu

C’était en 1994, juste après l’accession au pouvoir de Nelson Mandela. Elle était chargée des relations publiques pour la Suisse romande. «C’était aussi l’arrivée des premiers diplomates noirs, j’ai eu la chance immense de rencontrer Mandela à Lausanne, il était venu défendre la candidature du Cap pour les Jeux olympiques.» Ensuite, elle rejoint l’Université de Neuchâtel, où elle lancera le service de communication. «Il a fallu sortir l’institution de sa tour d’ivoire, elle ne communiquait que très peu vers l’extérieur.»

Jusqu’en 2008, elle œuvrait en coulisse, mais avec son arrivée au Forum du bilinguisme, elle a multiplié les interventions publiques et même politiques. Elle fouille son bureau pour montrer avec fierté un objet. «J’ai reçu les palmes académiques de la France.»

Son combat pour le plurilinguisme est donc largement reconnu, alors qu’elle admet volontiers ne pas être parfaitement bilingue. Et de sortir une expression qu’elle adore: «Mieux vaut communiquer en faisant des fautes que de se taire parfaitement.»


Profil

1970 Naissance à Bienne.

1994 Responsable de la communication pour la Suisse romande à l’ambassade d’Afrique du Sud à Berne.

1998 Crée le service de communication de l’Université de Neuchâtel.

2002 Naissance de son fils, Léonard, puis de sa fille, Juliette, en 2011.

2008 Rejoint le Forum du bilinguisme et en devient la directrice en 2010.


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