Neuchâtel a un œil qui rit et un œil qui pleure. A la fin du mois de novembre, le Conseil fédéral a décidé que les trois districts du Haut du canton (Le Locle, La Chaux-de-Fonds, Val-de-Travers) pourront continuer à offrir les allégements fiscaux offerts jusqu'ici par l'arrêté Bonny. Ce ne sera en revanche plus le cas pour les trois districts du Bas (Neuchâtel, Boudry, Val-de-Ruz).

Cette nouvelle délimitation crée une situation inédite. Contrairement au canton de Vaud, qui a tout perdu, ou au canton du Jura, qui bénéficie du statu quo, Neuchâtel doit désormais apprendre à cibler sa promotion économique de manière différenciée. Entretien avec Virginie Carniel, directrice du Développement économique neuchâtelois (DEN).

Le Temps: La redéfinition des zones pouvant bénéficier d'une exonération de l'impôt fédéral direct sur dix ans constitue-t-elle une chance pour les régions qui restent comme les Montagnes neuchâteloises?

Virginie Carniel: C'est un atout, incontestablement. Cela leur donne plus de poids, plus d'opportunités pour attirer des entreprises industrielles qui pourraient bénéficier d'une exonération fiscale. Cette attractivité renforcée va probablement pousser des projets d'implantation vers le Haut du canton.

- Par effet ricochet, le Littoral et le Val-de-Ruz risquent de perdre des plumes...

- Oui, et ça nous inquiète. On peut imaginer qu'une société implantée dans le Bas qui souhaite s'agrandir choisisse d'aller où la fiscalité est la plus attractive. Quitte à se diviser géographiquement. Car c'est une tendance lourde: les grandes multinationales prennent en compte avant tout le critère fiscal. Elles font leur marché en nous comparant avec l'Irlande, Dubaï, Singapour et même les pays de l'Est. Elles ne font pas de sentiment. Ce genre de projets risque désormais d'être réservé aux districts du Haut et aux régions bénéficiant du nouveau découpage. Le Littoral restera attractif pour des sociétés moins importantes. La fiscalité n'est en effet pas toujours le critère déterminant. Par rapport à l'Irlande, par exemple, la Suisse offre un savoir-faire et une stabilité du personnel très appréciés.

- Quel sera l'impact de la suppression de l'arrêté Bonny pour les pôles de développement de Marin et Boudry?

- Il y aura un impact. Il sera atténué par la mesure transitoire qui permet aux anciennes régions Bonny d'offrir un allégement fédéral de 50% sur dix ans ces trois prochaines années. Ceci dit, il ne faut pas pleurer sur notre sort. Nous devons aller de l'avant, être inventifs et trouver des cibles différentes. Les outils à notre disposition changent. Il faudra repenser notre stratégie. Il y a peut-être une nouvelle vision de la promotion économique à développer, avec la création d'outils cantonaux. Comme dans l'industrie, il faut se différencier de ses concurrents. D'ailleurs, le Dews (Développement économique de Suisse occidentale, auquel appartient le DEN) a mis en place un groupe de travail pour réfléchir à cette problématique.

- Contrairement au Val-de-Travers, la région de Sainte-Croix a été exclue des zones bénéficiaires. Les deux régions partagent pourtant des caractéristiques très similaires. N'y a-t-il pas là un poids deux mesures?

- Cela pose la question des critères retenus par le Département fédéral de l'économie. Sur plusieurs points, sa décision est difficile à comprendre. En réduisant le nombre de zones bénéficiaires, la Suisse s'affaiblit. Elle perd une arme importante alors même que la concurrence internationale est de plus en plus forte. C'est aussi vrai entre les cantons. A mon avis, c'est dangereux. Comme c'est lié au système fédéral, il est difficile de changer les choses.

- Les milieux politiques et économiques de Franche-Comté évoquent «la concurrence déloyale» induite par l'arrêté Bonny, à l'origine du départ de plusieurs entreprises françaises dans les Montagnes neuchâteloises (lire LT du 21.11.2007). Votre regard?

- L'aspect fiscal n'est pas le seul à attirer les entreprises côté suisse. Il y a aussi la perspective du durcissement du «swiss made», un code du travail plus souple... La France doit repenser ses conditions cadres. Elle en prend le chemin. Des améliorations ont été prises ces derniers mois.

- Les trois districts du Haut pourront-ils un jour être concurrentiels sans le concours d'allégements fiscaux?

- C'est une grande question... Pour s'en passer, il faudrait trouver de nouveaux critères d'attraction. Une politique régionale active constitue un premier pas utile comme on le voit avec la mise en place du Réseau des trois villes et le projet TransRun. C'est une dynamique qu'il faut renforcer.