Durant la trêve pascale, Virginie Masserey Spicher se réjouissait de faire de la peau de phoque dans le plus grand des parcs nationaux italiens, le Gran Paradiso, à cheval entre le Piémont et le val d’Aoste. Voici quelques semaines, l’infectiologue et cheffe de section à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a dû faire une croix sur ce plan. Au lieu de se ressourcer au milieu des bouquetins, la voilà qui scrute fébrilement l’évolution de la courbe des nouveaux cas de Covid-19 dans son bureau de Liebefeld, dans la banlieue de Berne.

La première phase de la crise est terminée, et la Suisse s’en est tirée très honorablement. Elle a passé le pic de l’épidémie sans que ses hôpitaux aient été débordés. Parmi celles et ceux qui y ont contribué, au cœur d’une grande task force, la Fribourgeoise Virginie Masserey Spicher.

Il fallait éviter que le port du masque donne un faux sentiment de sécurité aux gens. Le plus important, c’est le respect de la distance sociale et le lavage des mains

Celle-ci a rejoint l’OFSP en 2002 après des études de médecine aux Universités de Fribourg et Lausanne et une spécialisation dans les hôpitaux universitaires vaudois (CHUV) et genevois (HUG). Elle dirige une équipe qui élabore – sur la base de la littérature scientifique et en collaboration avec de nombreux experts – des recommandations destinées aux cantons, aux professionnels de la santé et à la population. C’est aussi elle qui communique les mesures d’hygiène à respecter.

Des menaces longtemps si éloignées

Au tout début de la crise, il est difficile de mobiliser les foules. Par le passé, les menaces ont paru si éloignées! En 2003, le Conseil fédéral suscite certes un gros émoi en interdisant aux Chinois de participer à la Foire de l’horlogerie à Bâle en raison du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), mais la Suisse n’enregistre aucun cas positif. En 2009 apparaît un nouveau virus inconnu, le H1N1, ce qui provoque un nouveau branle-bas de combat, mais notre pays ne déplore qu’une quinzaine de décès, soit beaucoup moins que pour une grippe saisonnière. Le Conseil fédéral comme l’OMS sont accusés d’avoir surréagi. «Sur la base de ces expériences, nous avons pensé intérieurement qu’une fois de plus le danger ne serait pas aussi grave que ce que nous craignions», témoigne Virginie Masserey Spicher.

Lors d’un Congrès de virologie à Grindelwald (BE) tenu à la fin de janvier 2020, auquel participe un des spécialistes ayant contribué en Chine à identifier le matériel génétique du nouveau coronavirus, la menace se précise. «C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la gravité de la situation», relève-t-elle. Mais les premières conférences de presse de l’OFSP restent peu médiatisées.

Le 27 février, soit deux jours après l’apparition du premier cas au Tessin, Virginie Masserey Spicher réapprend aux Suisses à se laver les mains dans une leçon un brin surréaliste dans un pays champion de la propreté. L’infectiologue – qui a travaillé aux HUG avec le pape en la matière, soit le professeur Didier Pittet – sourit et précise: «Les gens sous-estimaient l’importance de ce geste, qui ne consiste pas simplement à laisser couler un peu d’eau sur les mains. Ils n’étaient pas conscients que les mains étaient un vecteur important du virus.»

Il s’ensuit une période agitée. Entre les épidémiologistes, dont les plus alarmistes prédisent 30 000 morts dans le scénario catastrophe et accusent l’OFSP d’une passivité coupable, et les politiques qui doivent prendre des mesures «efficaces et proportionnées», la tension est à son comble. Virginie Masserey Spicher dit ne pas en avoir souffert. «C’est toujours ainsi dans ces situations. Il faut tenir compte d’une multitude d’acteurs et de facteurs avant de décider. La critique est facile, mais l’art est difficile.»

Un fossé béant

Le fossé peut être béant entre ces deux mondes. Mais en y allant pas à pas et en choisissant le confinement partiel, le Conseil fédéral a atteint son premier objectif. «J’ai été impressionnée par la discipline des Suisses qui se sont sentis responsables et solidaires», se réjouit l’infectiologue.

Restent les questions qui fâchent: l’OFSP n’a-t-il pas déconseillé aux bien portants de porter un masque parce que la Suisse en manquait et qu’il s’agissait de les réserver au personnel soignant? «Non, il fallait éviter que le port du masque donne un faux sentiment de sécurité aux gens. Le plus important, c’est le respect de la distance sociale et le lavage des mains», insiste-t-elle. «Mais il est vrai que notre communication aurait été un peu différente si nous avions eu plus de masques à disposition.»

Et pourquoi la Suisse s’est-elle avérée si dépendante de l’étranger lors de cette crise? Pour la cheffe de section de l’OFSP, il est certain que le choc du coronavirus va laisser des traces en changeant les comportements dans le vivre ensemble et en lançant une nouvelle réflexion sur la globalisation: «C’est une des leçons qu’il faudra tirer. Nous devrons moins délocaliser la production de matériel sanitaire.»


1965 Naissance à Fribourg.

1999 Titre de spécialiste FMH en infectiologie pédiatrique.

2001 Consultante pour Médecins sans frontières.

2002 Entrée à l’OFSP en tant que collaboratrice scientifique.

2016 Cheffe de la section Contrôle de l’infection et programme de vaccination à l’OFSP.


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