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Visas pour les Libyens: la Suisse cède pour sauver l’essentiel

Berne exige de la Libye qu’elle ouvre en contrepartie ses frontières aux ressortissants de Schengen. Bruxelles attendait ce geste. Avec cette concession, la Suisse devrait continuer à bénéficier du soutien de l’Europe

La Suisse n’avait pas vraiment d’autre choix. Micheline Calmy-Rey s’est rendue mercredi soir à Bruxelles avec un message pour Catherine Ashton: elle a pu dire à la cheffe de la diplomatie de l’UE que le Conseil fédéral était prêt à renoncer aux restrictions de visas Schengen pour certains ressortissants libyens, qui fâchent tant le clan Kadhafi. Avec une condition: il est prêt à renoncer, partiellement ou totalement, à sa «liste noire» pour autant que la Libye permette à nouveau aux citoyens de Schengen, dont les Suisses, d’entrer sur son territoire.

Après son entretien avec Catherine Ashton, Micheline Calmy-Rey s’est contentée de parler de «geste de bonne volonté». Elle a ajouté qu’il ne s’agissait pas d’une capitulation face à la pression de l’UE et que les discussions avec la cheffe de la diplomatie de l’UE avaient été «constructives». La Commission européenne devait encore discuter en soirée des prochains pas à entreprendre avec les médiateurs espagnol et allemand. Mais Catherine Ashton a salué dans un communiqué la décision suisse.

Et Max Göldi? «L’objectif de la Suisse reste sa libération. Pour ce faire, la Suisse est prête à continuer à négocier sur la base des propositions des deux médiateurs européens», précise le Conseil fédéral dans un communiqué divulgué dans l’après-midi. Le fait que la Suisse puisse donner l’impression de lâcher du lest sans rien obtenir concernant l’otage qui purge une peine de quatre mois de prison à Tripoli a immédiatement inquiété certains politiciens: «La Suisse courbe l’échine sous la pression européenne!» s’est insurgé Luc Barthassat (PDC/GE) sur les ondes de la RSR.

Carlo Sommaruga (PS/GE) est, lui, plus mesuré: «Ce geste était un peu un «passage obligé». La Suisse démontre qu’elle prend une requête européenne en considération. Elle peut maintenant attendre de l’UE qu’elle poursuive ses efforts pour débloquer la situation et obtenir la libération rapide de Max Göldi.» Catherine Ashton l’a d’ailleurs elle-même souligné en fin de soirée. Et le risque que l’Europe lâche la Suisse une fois que Tripoli aura à nouveau ouvert son territoire aux Européens? «L’UE n’a aucun intérêt à donner l’impression que sa politique extérieure est purement basée sur des considérations économiques», commente le Genevois.

Jusqu’à présent, la Suisse tenait au principe de la simultanéité: pas de concessions concernant les restrictions Schengen pour les Libyens tant que Max Göldi n’est pas de retour en Suisse. Mais cette position ferme a fini par se lézarder. Plusieurs pays européens, l’Italie et Malte en tête, ont accusé la Suisse de prendre les Etats Schengen «en otage» et ont exigé qu’elle renonce à sa «liste noire», qui concernerait plus de 150 personnalités libyennes. L’Italie a même menacé de contourner la pratique suisse, dès le 5 avril, grâce à une clause d’exception prévue dans un nouveau règlement sur les visas Schengen, qui entre en vigueur à cette date. La semaine dernière, la commissaire européenne aux Affaires intérieures, Cecilia Malmström, est aussi intervenue. Elle a demandé un geste à Eveline Widmer-Schlumpf sur le front des visas. Et lundi, c’est Catherine Ashton qui a exigé un «signe immédiat» de Berne et de Tripoli.

Dans ces conditions, le Conseil fédéral se devait de réagir. Cette concession lui permet de s’assurer du soutien de l’Europe. En campant sur sa position ferme, Berne aurait mis la présidence espagnole de l’UE et l’Allemagne, les deux médiateurs, dans l’embarras. Et irrité d’autres pays. «En agissant ainsi, nous avons maintenant le poids de l’Europe derrière nous, ce qui est une force pour la suite des négociations», souligne un diplomate.

En actionnant en automne dernier le levier qui lui permet de bloquer l’accès de l’Espace Schengen à certains Libyens, la Suisse a de fait permis d’accélérer les choses. La crise entre Berne et Tripoli s’est européanisée après dix-huit mois de ping-pong infructueux; l’Espagne et l’Allemagne se sont imposés comme médiateurs. Un des premiers effets positifs de l’implication de l’Europe a été la libération de Rachid Hamdani le 22 février et la réduction de peine pour Max Göldi. Aujourd’hui, le Conseil fédéral a dû – juste retour des choses, diront certains –, adapter sa stratégie à la médiation européenne pour conserver le soutien de l’UE.

«Ce geste est susceptible de calmer un peu Mouammar Kadhafi», commente Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). «Mais il n’a de sens que si l’UE fait davantage que se contenter de poursuivre sa médiation. Max Göldi a encore trois mois de prison à purger. Il doit être libéré avant. Il faut que l’UE maintienne la pression», souligne-t-il. Autre question qui demeure: la Libye va-t-elle abandonner ses revendications initiales, maintenant que la Suisse renonce à son dernier moyen de pression? Tripoli exige notamment la condamnation des responsables de l’arrestation musclée d’Hannibal Kadhafi à Genève en juillet 2008, à l’origine de toute l’affaire.

Selon le ministre autrichien des Affaires étrangères, le chef de la diplomatie libyenne, Moussa Koussa, était censé venir à Bruxelles mercredi. Mais il n’est pas apparu. Il avait déjà fait faux bond à Catherine Ashton lundi. Pas plus tard que la semaine dernière, la Libye demandait encore des excuses de Bruxelles pour les restrictions de visas qui frappent ses dirigeants.

En actionnant le levier des visas Schengen, la Suisse a permis d’accélérer

les choses

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