Les citoyens suisses peuvent dormir sur leurs deux oreilles: le gouvernement ne dilapide pas sottement les deniers du contribuable. Le ministre des Affaires étrangères Joseph Deiss est arrivé vers 9 heures lundi sur le tarmac de l'aéroport de Slatina, à bord du Falcon T-738 du Conseil fédéral. C'est alors une folle journée qui a commencé pour le nouveau ministre. Enchaînant les rendez-vous avec l'aisance du sprinter, il a d'abord écouté le général britannique Mike Jackson, au quartier général de la KFOR, sur la colline de Dragodan qui surplombe Pristina. Quarante minutes plus tard, il s'engouffrait dans une Saab de l'ambassade de Suisse immatriculée à Belgrade pour rencontrer Dan Everts, chef de la mission de l'OSCE au Kosovo.

Il venait de sonner 11 heures lorsque le conseiller fédéral a été reçu par Bernard Kouchner, l'administrateur civil des Nations unies. Au terme de l'entretien d'une heure, l'ex-ministre français a souligné à quel point «la Suisse pouvait participer à l'effort de reconstruction du Kosovo, notamment grâce à ses «spécialités» en matière de droits de l'homme», et a loué le travail du Corps suisse d'aide en cas de catastrophe, dont le rôle sera «crucial avec l'arrivée de l'hiver». Il a aussi insisté sur l'aide que Berne pourrait apporter dans le cadre du vaste programme de microcrédits que les Nations unies s'apprêtent à lancer. Des prêts qui permettraient aux Kosovars de financer la reconstruction de leurs maisons. «Il n'est pas question de tout faire ici, a dit Bernard Kouchner. Il faut apprendre aux Kosovars à s'aider eux-mêmes. Nous ne voulons pas prendre le risque de passer un jour pour une armée d'occupation.»

Joseph Deiss a ensuite reçu dans un restaurant nommé Niagara des représentants des différentes organisations humanitaires suisses présentes dans la province ainsi que des Suisses travaillant dans les organisations internationales.

Deux rues plus loin attendait Hashim Thaci, «premier ministre» du gouvernement provisoire du Kosovo contrôlé par l'UÇK. Présentations, discussion, puis le chef du DFAE a pris congé de son hôte pour s'engouffrer dans le bureau d'Edita Tahiri, représentante à Pristina de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d'Ibrahim Rugova. Pour faire bonne mesure, Joseph Deiss a aussi rencontré Nebosja Vujovic, dernier représentant du régime de Belgrade à Pristina.

A ce moment-là, n'importe quel ministre français ou italien aurait demandé une petite pause, ou un verre d'eau. Pas Joseph Deiss, dont le convoi s'est précipité au monastère de Gracanica, nouveau centre névralgique de l'Eglise orthodoxe serbe du Kosovo depuis que celui de Decani est devenu trop dangereux en raison des menaces de vengeance albanaise. Très en verve, le vieux patriarche Artemije s'est lancé dans un interminable monologue menaçant dangereusement le «timing» ministériel. Artemije a notamment dit à Joseph Deiss que les Serbes «n'osent plus sortir de chez eux pour aller acheter à manger». «Avez-vous faim?» s'est aussitôt enquis le ministre, d'une touchante sincérité. La discussion aurait pu durer des heures – l'Eglise orthodoxe serbe se prévaut d'une histoire presque bimillénaire.

Mais Joseph Deiss devait encore retraverser Pristina pour aller visiter dans la banlieue de la capitale une famille de réfugiés de retour de Suisse – vingt minutes sur le programme. Il fallait enfin retrouver les représentants de Focus, l'initiative humanitaire gréco-russo-austro-suisse, avant de foncer à l'aéroport de Slatina pour embarquer dans l'avion du Conseil fédéral. A 22 h 30, le Falcon devait se poser à Belp, près de Berne.

Durant sa visite éclair, le chef de la diplomatie a beaucoup écouté, insisté sur l'importance extrême que la Confédération accorde à la région des Balkans, dont «près de 400 000 ressortissants vivent en Suisse». Il n'a pas précisé quelles étaient les intentions de son département quant à l'ouverture éventuelle d'une représentation à Pristina. «Il est un peu tôt pour l'envisager, a souligné Paul Wipfli, ambassadeur de Suisse à Belgrade. Pour l'heure, le Kosovo fait toujours officiellement partie de la Yougoslavie, ainsi que le prévoit la résolution 1244 de l'ONU. Nous devons nous en tenir à ce cadre. Nous pourrions ouvrir une antenne, affiliée à l'ambassade de Belgrade».

La Suisse a par ailleurs reçu le feu vert des Nations unies pour lancer, en partenariat avec Radio Hirondelle, un programme radio onusien qui sera diffusé quotidiennement par une dizaine de chaînes kosovares.