«On se dit bonjour sur le chemin, c'est un endroit où il fait bon vieillir.» Pulliéran depuis quarante ans, Patrick Hubert est de ceux qui parlent encore du «village». Ancien cadre d'une multinationale alimentaire, ce conseiller communal libéral vit ces jours une retraite très active. Cheville ouvrière du référendum contre l'arrêté d'imposition, il a scruté les comptes communaux, dressé des tableaux qui démontent le discours officiel: «Ces dernières années, le revenu des impôts a augmenté davantage que les charges transférées par le canton. La marge de manœuvre de la ville est plus grande que les autorités ne veulent bien le dire, il est légitime de dire non. Les gens en ont marre de payer des impôts, nous voulons obliger la commune à faire des économies.»

Pully est, avec Morges, Villeneuve et Renens, l'une des quatre communes vaudoises où l'on votera le 8 février sur les impôts 2004 (LT des 15 et 19.01.2004). A Pully, une augmentation des impôts (+6 points) était attendue, en raison du renforcement de la solidarité intercommunale prévue par EtaCom. Mais la municipalité, suivie par le Conseil, a pris une décision spectaculaire: doubler la hausse et fixer l'augmentation à 13,5 points. Cette décision est essentiellement justifiée par les 50% de la facture sociale que les communes doivent depuis cette année payer au canton. «Tout ira pour la facture sociale, assure le syndic. Il nous aurait fallu encore 12 points supplémentaires pour couvrir tous nos besoins. Si les citoyens refusent l'augmentation des impôts, nous devrons nous endetter davantage ou alors couper dans les prestations.» Six millions de francs seraient à trouver.

Commune aisée, Pully a pu durant longtemps s'assurer un train de vie confortable avec une fiscalité plutôt basse, grâce à la richesse de ses habitants. Mais le renforcement de la péréquation a mis ses finances à rude épreuve, alors même que son expansion de la période récente a entraîné des coûts de fonctionnement et d'entretien importants que la commune peine maintenant à assurer. Car l'histoire de la ville (16 000 habitants) est celle d'une ambition. Voisine de Lausanne, Pully a tenu à jouer le rôle d'un chef-lieu en second, celui de l'Est favorisé de l'agglomération. Cette ambition pulliérane se traduit notamment dans ses politiques culturelle et immobilière de grande ville, tout comme dans des standards élevés pour la sécurité ou les aménagements urbains. A cet égard, la gestion de l'équipe dirigée par le syndic socialiste Jean-François Thonney, à la tête d'une municipalité à majorité bourgeoise, est en parfaite continuité avec la ligne suivie par son prédécesseur radical, Jean Chevallaz.

C'est cette politique de grandeur qui est remise en cause par les référendaires, même si ceux-ci refusent de désigner des cibles précises. Ils se contentent de dénoncer des «dépenses redondantes et les habitudes de luxe». Encore que la notion de luxe soit toute subjective. Patrick Hubert montre du doigt les «incessantes révisions informatiques et tous les consultants qu'elles occupent» ou les «allées du parc qu'on refait sans nécessité», mais il n'a rien à redire sur la police. Or, la police de Pully témoigne justement de cette volonté politique de faire plus que le standard de base. Dans cette commune, la sécurité coûte 353 francs par habitant, soit 30 francs de plus qu'à Renens, qui a une population équivalente mais des problèmes sociaux d'une tout autre ampleur. Inauguré en 1999, le poste de police est, selon un cadre supérieur de la police cantonale, «le plus luxueux du canton».

La politique culturelle, qui subventionne un théâtre de 450 places (l'Octogone), deux musées, un café-théâtre, un théâtre des jeunes et une saison de concerts, serait-elle davantage dans le collimateur? Directeur de l'Octogone, Jean-Pierre Althaus ne se sent pas particulièrement visé, dans la mesure où les milieux dont émane le référendum ont toujours été des soutiens actifs de cette offre. Jean-Pierre Althaus n'en a pas moins, comme tous les chefs de service de l'administration communale, préparé une liste de mesures. Car la municipalité tient prêt, dans l'hypothèse d'un «non» le 8 février, un programme d'économies. Elle ne veut pas en révéler les détails. S'il le faut, le syndic Jean-François Thonney et la municipalité mettront en œuvre ces économies, mais ce sera après avoir défendu jusqu'au bout la hausse des impôts. Maintenir à tout prix son train de vie? Admettre de revoir à la baisse ses ambitions et ses confortables habitudes? Appliqué à une commune favorisée comme Pully, le dilemme que connaissent toutes les collectivités est un véritable cas d'école.