Portrait

Viviane Schekter, la marraine qui veille sur les enfants des détenus

Cette psychologue bataille depuis vingt ans afin de soutenir les familles confrontées à l’enfermement d’un proche en Suisse romande. Il aura fallu toute son énergie et sa force de conviction pour faire entrer biberons et doudous au parloir

«Est-ce qu’il est habillé en orange? Est-ce qu’il mange dans un plat en métal? Est-ce qu’il a froid? Où va-t-il accrocher mon dessin?» Ces mots sont ceux d’une fillette de 8 ans dont le papa est en prison. En Suisse, ces petits oubliés du système ont la chance d’avoir une marraine qui veille sur leurs droits et leurs besoins. Viviane Schekter, psychologue de formation et directrice de la fondation Relais Enfants Parents Romands (REPR), a fait du soutien aux familles de détenus un véritable sacerdoce. Vingt ans d’efforts ont permis d’installer cette nécessité dans le paysage carcéral et d’obtenir une reconnaissance du Conseil de l’Europe. «Pas grand-chose ne me décourage», avoue cette pionnière du maintien des relations affectives au-delà des grilles.

Le déclic

La pomme ne tombe jamais très loin de l’arbre. Avec un père psychiatre, qui se déplaçait pour des consultations au pénitencier vaudois de Bochuz, et une mère enseignante, Viviane Schekter grandit avec la passion des autres déjà chevillée au corps. Son diplôme de psychologue en poche, elle effectue son premier stage, en 1996, au service médical de Champ-Dollon. Une aubaine. A l’époque, le professeur Timothy Harding règne en maître éclairé sur ce domaine sensible. «C’est lui qui m’a accueillie. Pour moi, il est resté un exemple de rigueur et d’humanisme. Il avait le courage de ses idées sans jamais être dans la guerre de pouvoirs.»

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Cette étincelle l’accompagne dans son parcours et lui permet de faire un grand saut. Quitter le service de probation neuchâtelois pour rejoindre la très marginale association Carrefour-Prison qui venait de recevoir un don pour créer un poste. «Je fonctionne mieux en étant libre», explique-t-elle. Cette consultation pionnière, d’abord basée en ville, n’attire que peu les familles. Une visite à Lyon − où le lieu d’accueil faisait face au pénitencier − en compagnie de sa complice Béatrice Leclerc servira de déclic. «C’est ça qu’il nous faut», se disent-elles lors du trajet de retour. C’est le début d’une grande aventure. Amadouer le comité, convaincre les autorités, installer un mobile home en forme de chalet devant les grilles du mythique établissement genevois et recruter des bénévoles pour accueillir ceux qui poussent la porte avec leur vécu tant bousculé.

«Faire entrer le doudou»

Le contact avec les proches confirme très vite à quel point ceux-ci souffrent de l’incarcération. Il y a la honte, le silence, le secret, la solitude, les séquelles psychologiques, les difficultés financières et toutes les questions pratiques qui se posent. Et puis, il y a tous ces enfants. Ceux qui sont maintenus dans l’angoisse de l’ignorance. Ceux qui sont ballottés au parloir et pour lesquels rien de spécial n’est organisé. Ceux qui ne reçoivent plus les cartons d’anniversaire parce que papa a fait quelque chose de mal, ceux qui en ont assez de passer leur mercredi après-midi à la prison au lieu d’aller au cours de danse, ceux qui n’aiment pas ces visites où il faut attendre des heures et voir ses parents pleurer.

J’ai un immense plaisir à travailler dans ce domaine et j’ai encore beaucoup d’idées.

Viviane Schekter

«Il fallait que quelqu’un roule pour ces enfants et se préoccupe de leur bien-être», se souvient la psychologue. A partir de 2012, Carrefour-Prison devient REPR (se prononce «repères»), son activité va se déployer sur toute la Suisse romande avec huit caravanes qui desservent douze prisons, une équipe de professionnels et quelque 64 bénévoles engagés dans cette cause. Le cas d’une petite fille, dont les deux parents étaient incarcérés en même temps et qui n’avait personne pour l’emmener au parloir, leur fait faire le pas de plus. Entrer en prison, accompagner ces enfants, organiser des visites spécialement pour eux, aménager l’espace avec des jeux, négocier pour faire entrer le biberon ou le doudou, fêter Noël derrière les grilles, batailler pour que la vision purement sécuritaire n’engloutisse pas tout.

Des effets bénéfiques

«Il y a une montagne de choses à faire», résume Viviane Schekter en évoquant les 250 enfants suivis en moyenne par la fondation, certains depuis neuf ans. Et c’est sans compter tous ceux qui restent dans l’ombre. Impossible d’avoir un chiffre fiable pour la Suisse. Sur le continent, on estime qu’ils sont 2,1 millions d’enfants — sur un jour donné — à avoir un parent en prison. Optimiste de nature, l’énergie débordante, cette directrice aime visiblement ce travail qui lui permet d’être sur le terrain, au contact des réalités quotidiennes, mais aussi de discuter avec les responsables politiques d’ici et d’ailleurs sur le sens de ce soutien à la parentalité. Nommée vice-présidente d’un réseau qui veille aux droits des enfants de détenus, elle peut aussi s’enorgueillir des recommandations adoptées récemment par le Conseil de l’Europe afin que les Etats créent les conditions de relations personnelles régulières en milieu carcéral.

La psychologue, qui a longtemps enseigné au centre de formation des agents de détention, est totalement convaincue que le maintien du lien n’est pas seulement essentiel pour l’enfant. Celui-ci redonne de l’importance au parent enfermé, le laisse être acteur de quelque chose, favorise sa resocialisation et permet aussi d’apaiser le climat. «L’autre jour, un condamné au physique patibulaire et au corps couvert de tatouages a reçu la visite de sa petite fille. Je suis certaine que les gardiens qui l’ont vu jouer avec elle, les yeux embués de larmes, n’auront plus la même image de cet homme.» Un univers difficile et plein de paradoxes que cette passionnée compte bien arpenter encore longtemps. «J’ai un immense plaisir à travailler dans ce domaine et j’ai encore beaucoup d’idées.»


Profil

1974 Naissance à Lausanne.

1996 Stage au service médical de Champ-Dollon.

1999 Rejoint Carrefour-Prison qui deviendra REPR.

2013 Nommée vice-présidente de Children of Prisoners Europe.

2018 Recommandations du Conseil de l’Europe sur les enfants de détenus.

2019 Colloque «Parentalité et détention», organisé le 19 mars par REPR au Musée international de la Croix-Rouge, à Genève.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

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