Des montagnes couvertes de forêts à perte de vue. Une région peuplée d’oiseaux, d’amphibiens, de chevreuils, de cerfs, de chamois. Tous les classiques de la faune suisse sont là. La commune de Tujetsch (GR) comporte cependant aussi des raretés: des lynx, pour commencer. Des ours, qui pointent régulièrement le bout de leur museau. Et puis le loup, qui traverse ces bois depuis plus de dix ans. A l’aise, ce dernier a même récemment décidé de s’établir: depuis le début de l’année, une meute est en formation.

La révision de la loi sur la chasse pourrait cependant menacer les nouveaux arrivants. Soumise au peuple le 27 septembre, elle prévoit que les cantons puissent autoriser la «régulation» de meutes sans passer par la Confédération, comme c’était le cas jusque-là, et de manière «préventive», autrement dit sans que les canidés aient préalablement commis de dégâts. Une adaptation que partis bourgeois et défenseurs de l’économie alpestre saluent, mais que la gauche, les Verts, une partie du PLR et les organisations de défense de la nature jugent «scandaleuse».

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Un garde-chasse branché

«Je m’occupe d’environ 300 kilomètres carrés de territoire», expose Martin Cavegn en empoignant ses jumelles. Plus ou moins la taille du canton de Genève. Tenue kaki, sac à dos aux multiples poches et cadence de marche infernale, le garde-chasse connaît les environs comme sa poche. Dont il sort la main pour désigner une crotte. «Ça, ça vient d’une martre [ndlr: mammifère proche de la fouine]», dit-il. Soupir de déception du photographe. «Celles des loups sont énormes et dégagent une odeur pestilentielle, explique le connaisseur. Vous sentirez si on en croise une.» L’ignare pourrait croire qu’un garde-chasse s’oriente en palpant la mousse des arbres, appeau dans la bouche, hache sur l’épaule. Il ne pourrait davantage se tromper.

«Voilà les derniers mouvements de la meute», montre le Grison sur son smartphone. Durant la journée, le spécialiste de la faune sortira son compagnon électronique aussi régulièrement qu’un influenceur. «A force de patience, nous sommes parvenus à sédater un loup pour lui installer un collier GPS, dit-il. Cette application donne accès à tous ses mouvements. On voit qu’il revient toujours au même endroit. Pour nourrir ses petits.»

De dix à cent loups en huit ans

D’après les dernières observations, la meute en formation compte deux adultes et quatre jeunes. «Les éleveurs de la région ont pour le moment été épargnés, mais ça ne devrait pas durer, dit le garde-chasse. L’installation du groupe va tout changer! Ils vont mettre en place un système de chasse bien plus efficace que les prédateurs de passage.» Depuis la première meute observée en Suisse en 2012, la population des canidés dans le pays a décuplé pour totaliser une centaine de spécimens répartis dans dix meutes. La Confédération estime qu’ils égorgent jusqu’à 500 chèvres et moutons chaque année.

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«Les attaques sont fréquentes, corrobore le garde-chasse en ressortant son smartphone. Regardez, je reçois un SMS pour chacune d’entre elles aux Grisons.» Une liste apparaît sur l’écran: «Hier: Vals. Un mouton égorgé. Troupeau protégé.» «Avant-hier: Surses. 10 chèvres mortes, 3 endormies.» «Dimanche. Splügen. Un mouton égorgé. Troupeau non protégé.» La liste est longue, les alertes régulières. La galerie du téléphone portable se masque d’un appel de Madame Cavegn, à qui son mari répond rapidement en romanche.

«Où en étions-nous?, enchaîne-t-il en suisse-allemand. Attendez, je vous montre les photos de notre groupe WhatsApp de forestiers.» Un cliché pris de nuit montre une dizaine d’agneaux sur le flanc, la tête ensanglantée. Comment les éleveurs s’organisent-ils pour protéger leur troupeau? «Venez avec moi, indique-t-il en ouvrant la porte de son rutilant 4x4 Mercedes. Il y a plusieurs styles.»

«On ne peut pas lui demander de partir»

Dans un champ en pente raide situé non loin du village de Sedrun, Tadeus Giossi s’occupe de 40 bovins et d’une centaine de moutons. «Le loup est là et on ne peut pas lui demander de partir, considère le grand éleveur. Moi je n’ai rien contre son retour. Que ce soit clair, la vie serait plus simple sans lui! Mais la situation est ce qu’elle est et je pense qu’il faut l’accueillir en prenant les dispositions nécessaires. Pour pouvoir continuer de travailler correctement.»

Pour le robuste montagnard, la solution est passée par deux patous des Pyrénées. Entraînés par l’association Chiens de protection des troupeaux suisses, ils lui ont coûté 1200 francs chacun. Un gros investissement pour le quinquagénaire. «Heureusement nous percevons 100 francs par chien et par mois de la Confédération, dit-il. J’en ai depuis cinq ans. Jamais eu le moindre problème de loup. Par contre ça demande pas mal de travail supplémentaire.»

Dressés pour remplir une fonction – surveiller le troupeau – les chiens de berger peuvent en effet eux-mêmes poser problème. «Il s’agit surtout d’éviter qu’ils fassent trop peur aux touristes», dit Tadeus Giossi en gratouillant l’une des sentinelles. Car loup ou humain, si un étranger s’approche trop près de son troupeau, le patou – qui peut peser plus de cinquante kilos – aboie, montre les dents, voire attaque. En France, un marcheur en a encore fait les frais début août, gravement mordu au cou, au mollet et à la cuisse. Un patou trop agressif avait également dû être euthanasié l’année dernière à Neuchâtel.

«Tous les décimer»

L’agressivité des chiens de garde n’est qu’une des raisons pour lesquelles Aloïs Cavegn, également éleveur, dédaigne la solution. Boucle d’oreille et large moustache pailleuse, l’homme au visage buriné n’est clairement pas un ami de Canis lupus, qui lui a déjà pris quelques bêtes. D’un autre «style», il considère la question ainsi: «Il faut les décimer, tranche-t-il. On ne peut pas à nouveau les éradiquer, mais on peut en tuer la plupart. Les trois quarts de la meute doivent disparaître.»

Le Grison estime avoir assez de soucis au quotidien comme ça: «Vous savez, ici on n’est pas très riche. Certains petits éleveurs travaillent à la scierie et se font un peu d’argent en s’occupant de quelques bêtes sur le côté. Mais s’il faut commencer à acheter des chiens ou s’occuper de grosses barrières, ça ne vaut plus la peine. Le loup nous appauvrit encore. Nous n’en voulons pas.»

Les experts à Tujetsch

Des barrières: c’est l’autre pare-loup disponible dans le catalogue. «Nos vidéos infrarouges montrent que cela fonctionne, explique Martin Cavegn. Mais il faut une tension d’au moins 3000 volts. Ce qui n’est pas toujours facile à obtenir en haute montagne. Un bon entretien est également capital. S’il y a une faiblesse dans l’installation, le loup la sentira.» Pas toujours en place «elles sont pourtant fournies gratuitement par la Confédération», soupire le garde-chasse.

Il connaît bien le dossier: quand un loup dévore un mouton, c’est lui qui est chargé de faire l’autopsie. «Je bosse comme dans les experts à Miami», rit-il. Si clôtures ou chiens de garde correspondent aux recommandations de la Confédération, l’éleveur sera dédommagé d’environ 250 francs par bête. Si non, le lésé ne touchera rien. «Comme je connais tout le monde, il y a parfois des frictions, concède Martin Cavegn en haussant les épaules. Mais je fais mon job correctement. Et on me respecte aussi pour ça.»

«Bientôt il y en aura partout»

Le loup occupe une grande partie du temps de travail du garde-chasse, qui ne cache pas une certaine fascination pour l’indésirable. «Dans le cadre de mes activités, c’est vrai que sa présence rend les choses très intéressantes. Où sont-ils? Où vont-ils? Combien sont-ils? Je dois savoir ce qu’il se passe sur mon territoire pour que les élus puissent prendre des décisions basées sur des faits.» La tâche du Grison s’apparente par instants à de l’enquête policière. Ses techniques aussi. Pour parvenir à endormir un loup, il confesse avoir passé bon nombre de nuits planqué dans sa voiture.

Se tapir en attendant l’opportunité, Gandenz Flury connaît bien. Chasseur depuis trente-huit ans dans la commune de Tujetsch, l’homme sait que les siens sont parmi les plus virulents adversaires du loup. «Moi je pense qu’il a droit à la vie, dit-il. Comme les autres animaux. Toutefois comme nous régulons les proies, nous devons réguler les prédateurs.»

Dans le Val Calanda, le retour du loup a soulagé des chasseurs débordés par l’explosion de cervidés et permis aux forêts sous pression de se régénérer. Qu’en pense-t-il? «C’est vrai, admet le Grison. Pour la biodiversité, le loup n’est pas mauvais. Ce qu’il faut, comme dans tout, c’est trouver un équilibre. Où est-il? Je ne sais pas. Entre chasseurs et loups, je suis cependant convaincu que nous pouvons le trouver.»

S’informer pour mieux gérer

De retour à la base – son bureau enfoui sous les dossiers – Martin Cavegn sait que les prochains mois seront agités. «Si les éleveurs se sentent abandonnés, ils se feront justice eux-mêmes, craint-il. Pourtant comme vous l’avez vu, contre le loup, des solutions existent. D’après moi il souffre surtout d’une mauvaise réputation. Il est de plus prouvé que l’animal n’attaque pas l’humain. Pas même un enfant. Et puis il vaut mieux s’y habituer. Bientôt il y en aura partout dans le pays. Y compris sur le plateau.»

Le garde-chasse n’a qu’un message à faire passer: «Il faut réunir de l’information pour faire des choix avisés. C’est comme ça qu’on gère la chose de manière correcte. Il ne faut ni diaboliser les loups, ni être trop angélique. Leur retour a du bon mais c’est aussi une nuisance.» A noter que «pour avoir davantage d’autonomie cantonale», et malgré des avis différents sur la question, les quatre Grisons soutiennent unanimement la réforme de la loi. L’homme est un loup pour le loup.