Devant la justice

«Elle est entre la vie et la mort.» Le père se rappelle encore ces mots des policiers venus lui annoncer que sa fille de 15 ans venait de recevoir une balle dans la tête. C’était le 3 octobre 2010. Un dimanche qui devait être tranquille dans ce quartier du Petit-Lancy. Marina, devenue l’icône d’un quartier révolté contre la violence, est finalement sortie du coma et fait face, malgré les cicatrices visibles ou non du drame. «Il y avait trop de gens autour de moi, je ne pouvais pas les abandonner», explique l’adolescente au procès de son agresseur qui s’est ouvert lundi devant le Tribunal criminel de Genève.

Pour Marina, le quotidien ne sera plus jamais le même. Surdité totale du côté gauche, paralysie faciale, cicatrices sur le crâne et la gorge, œil qui ne se ferme plus, mâchoire et dents brisées. Le projectile, qui n’a pas pu être retiré de son crâne, lui impose une prudence de tous les instants. Elle doit renoncer à ses passions pour l’équitation ou la plongée, oublier l’altitude, éviter les trains à grande vitesse qui lui donnent de terribles migraines. «Elle a un caractère bien trempé», souligne son père. Peut-être que cela l’a sauvée.

Celui qui a causé tant de souffrances, appelons-le Marco, se dépeint lui-même comme un raté. «Je n’ai pas trouvé ma voie», explique ce trentenaire. Le bois, la mécanique, le bâtiment, l’électricité, la vente, la gestion, il s’est essayé à tout sans constance. Il ne brille pas plus dans son goût pour la boxe chinoise ou le tir. Ces armes qui devaient, disait-il, l’aider à mûrir. Sa toxicomanie et ses cures agrémentées de calmants et d’alcool n’ont pas aidé.

Au moment des faits, Marco travaille encore occasionnellement chez Securitas. Son congé lui a toutefois déjà été signifié après qu’il s’est endormi sur le lieu qu’il devait surveiller. «J’allais particulièrement mal à ce moment-là», se rappelle l’accusé. Pour faire face, il boit des litres de bière et prend des doses industrielles de tranquillisants.

C’est dans cet état qu’il croise Marina et ses quatre copines dans un préau d’école. «C’est parti en vrille dès le départ», raconte Marco. «Je suis allé pour discuter et elles se sont montrées très agressives. Je me suis senti humilié, rabaissé, torturé psychologiquement. Je les ai traitées de pouffiasses et Marina m’a craché au visage. Je lui ai dit que si elle avait été un garçon, je lui aurais mis mon poing dans la figure.» Une jeune fille présente nuance: «Au départ, on lui a parlé poliment mais il était insistant.»

Les choses se gâtent encore plus lorsque les garçons arrivent. «J’étais assis plus loin avec un ami. Ils m’ont provoqué, traité de bouffon, ils ont tiré sur mon sac et pris mes cigarettes. C’était de la provocation. Des mots de racaille, je suis resté passif en attendant qu’ils repartent», explique encore l’accusé. Poussé par son ami à quitter les lieux, «c’était pour moi encore plus humiliant», Marco renonce rapidement à sa théorie de la non-violence. «J’avais une envie de meurtre sur ces garçons.»

L’accusé soutient qu’il s’est emparé tel un robot de son arme de poing, un Glock 17 de calibre 9 mm, et chargé dix cartouches. «Je ne me rappelle pas ces gestes, j’étais comme envoûté, possédé.» Mais assez conscient du risque, lui fait remarquer Me François Canonica, l’avocat de Marina et de son père, pour ne pas faire un mouvement de charge à ce moment-là. «J’étais pressé et j’avais caché l’arme dans mon short. C’est vrai, je ne voulais pas me blesser.»

Contrairement à ses premières déclarations devant la police, Marco, défendu par Me Philippe Girod, ne dit plus qu’il «voulait clairement se payer le métis». Il assure que son intention a changé en cours de route. «Ma fureur a diminué. Quelque chose en moi m’a dit que je ne pouvais pas faire cela». Mais alors que vouliez-vous faire, lui demande la présidente Catherine Gavin? «Leur faire peur.»

A une trentaine de mètres du groupe, qui prend peur et se met à courir dans tous les sens, Marco pointe son pistolet dans le dos des quatre jeunes et fait feu. «Je ne m’explique pas pourquoi.» Pourquoi ne pas avoir tiré en l’air? «D’instinct, je n’ai pas voulu. L’armurier m’avait dit que c’est dangereux». La balle va frôler la joue du jeune Hassan (il aura une cicatrice de 15 centimètres) avant d’atteindre Marina à la tête. «Je l’ai vue s’effondrer. J’en fais encore des cauchemars et j’ai tellement honte», ajoute l’accusé. C’est lui qui appellera les secours et qui restera auprès de l’adolescente jusqu’à l’arrivée des gendarmes.

Trois semaines et demie de coma, quatre mois d’hôpital, des séquelles à vie, une scolarité perturbée, Marina, l’aînée de trois enfants, aura encore besoin de beaucoup de traitements. Son père aussi est passé par une phase difficile. Ce trader en matières premières, déjà fragilisé par la perte de son épouse en 2004 et d’autres deuils encore, a traversé cette «implosion de son univers privé» en buvant plus que de raison. Enfin, l’accusé lui-même, poursuivi pour tentatives d’assassinat, déclare «avoir besoin de soins». En prison, il consomme toujours de la drogue et encore plus de médicaments qu’auparavant. De nombreux médecins viendront s’exprimer dès aujourd’hui sur ces vies dévastées.