Quelques phrases, dues à la plume provocatrice de Jacques Pilet, ont mis le feu aux poudres. «Les Romands n'attendent rien de Zurich», écrivait l'éditorialiste dans un article paru en français, il y a quinze jours, dans la Neue Zürcher Zeitung (NZZ). Avant de nuancer méchamment: «Sauf peut-être de ses nuits, qui ont éclipsé depuis longtemps celles de Genève et de Lausanne. Personne ne se plaindra de cette suprématie-là.» L'attaque n'a pas manqué de faire réagir d'aussi éminents confrères que Peter Rothenbühler et Roger de Weck. Ils ont rétorqué avec vivacité dans les chroniques qu'ils tiennent dans la presse alémanique, tandis que des lecteurs plus modestes ont alimenté de lettres indignées les rubriques prévues à cet effet dans les journaux.

Tout a commencé à cause de la votation fédérale de ce week-end sur la nouvelle péréquation financière. Si le «oui» l'emporte, le canton de Zurich, qui est le plus grand payeur net de la solidarité confédérale, devra s'acquitter d'un montant supplémentaire de 220 millions de francs. Zurich espère-t-il faire de cette votation une opération de relations publiques auprès des régions moins privilégiées du pays? On notera en tout cas que le canton officiel ne rechigne nullement, contrairement à celui de Zoug, à s'acquitter d'une plus lourde facture. L'UDC cantonale est seule à ne pas vouloir «payer pour les cantons paresseux».

Dans le cadre de la campagne qui a précédé la votation de dimanche, la NZZ a sollicité une série de regards portés sur «Downtown Switzerland» par des représentants des autres régions. Si le porte-parole de la Suisse orientale a exprimé sa sympathie, d'autres confédérés ont été plus critiques. «Nous regardons l'Europe en face alors que vous l'avez dans votre dos», a asséné le publicitaire bâlois Markus Kutter. Quant à Jacques Pilet, que la vieille dame zurichoise avait sollicité pour le point de vue romand, il a tourné son billet en véritable charge. Arrogants vous l'êtes toujours, mais les Romands peuvent parfaitement se passer de vous, attaque en substance l'ancien rédacteur en chef du Nouveau Quotidien, aujourd'hui membre de la direction de Ringier. Alors que la prospérité zurichoise se lézarde, d'autres horizons plus prometteurs se sont ouverts pour les Romands, ajoute-t-il, énumérant le secteur biomédical, l'essor de l'EPFL, et les «pionniers du lieu», Bertarelli, Borel et Kudelski. Bref, «à l'irritation a succédé l'indifférence.»

«Cher Jacques Pilet, aucun des Welches que je connais ne souscrirait à ta thèse», lui répond, avec un brin de commisération, Peter Rothenbühler dans la Weltwoche. Le rédacteur en chef du Matin conteste la prétendue indifférence romande. Selon lui, c'est même le contraire: les problèmes de Zurich (son aéroport, son stade local et sa croissance zéro) suscitent les plus grandes préoccupations de ce côté-ci de la Sarine. «Aucun être responsable ne peut croire que la Suisse romande s'en sortira si Zurich tombe dans de graves difficultés économiques.»

Mais le premier à répliquer avait été Roger de Weck, dans la SonntagsZeitung. L'ancien rédacteur en chef du Tages-Anzeiger puis du prestigieux journal allemand Die Zeit prend le Vaudois en flagrant délit de contradiction: «Adieu la thèse d'un Zurich tout-puissant qui étouffe la Romandie. Pilet se contredit et c'est tant mieux, car cette thèse ne touchait pas vraiment juste.» Roger de Weck estime que les cantons romands défendent plutôt bien leurs intérêts à Berne, ce que Zurich est bien incapable de faire, tant ses représentants se chamaillent sous la coupole fédérale. «Il y a longtemps qu'un Zurich fort aurait obtenu son rattachement au réseau des trains à grande vitesse, plus d'argent pour le trafic d'agglomération et une meilleure prise en considération de ses politiques de la drogue et de l'asile», note le chroniqueur.

Personne ne conteste les signes de faiblesse que montre la puissance zurichoise, à la traîne dans les statistiques de croissance et de productivité. Sa force politique traverse également une mauvaise passe. C'est parce qu'il ne sait pas se défendre que le canton accepte passivement la nouvelle péréquation, juge même un observateur dans le dossier que L'Hebdo vient de consacrer à Zurich et à son «déclin».

Au reste, le récent échange de politesses entre grandes plumes de la presse suisse est loin d'épuiser le débat sur Zurich et sa relation aux autres. L'ancien secrétaire d'Etat Franz Blankart a apporté sa contribution, dans le courrier des lecteurs de la NZZ. «Bâle est plus subtile, Genève plus élégante, Zurich est importante», note celui qui fut le négociateur de l'EEE. Mais Zurich est «une métropole, pas un centre. Même forte, elle n'épuise pas la diversité du pays. Les Romands doivent en être conscients: Zurich n'est pas la Suisse allemande, il y a d'autres lieux où l'économie et la culture fleurissent, d'autres cantons qui sont payeurs nets dans la péréquation.»