Non, la Suisse francophone tout entière n'est pas proeuropéenne. Décidé à faire passer ce message, un comité romand d'opposition à l'initiative «Oui à l'Europe!» s'est présenté aux médias jeudi à Lausanne. Emmené par le conseiller national libéral vaudois Serge Beck (lire aussi en page 2), ce comité ne rassemble guère pour l'instant qu'une petite dizaine de personnes. Il compte toutefois s'appuyer sur des comités cantonaux plus larges, encore en formation. Cette faiblesse numérique n'est pourtant pas le fruit d'un quelconque sectarisme. Les sensibilités qui se côtoient sur l'étroite plate-forme du rejet de négociations d'adhésion immédiates avec l'Union européenne (UE) vont d'une europhilie tiède, façon Conseil fédéral, à une europhobie qui paraît inguérissable. La coordination intercantonale du mouvement est ainsi assurée par la Ligue vaudoise et son président, Olivier Delacrétaz.

Pour Serge Beck, l'enjeu consiste à «développer en Romandie une campagne distincte de celle de l'Action pour une Suisse indépendante et neutre». Le comité nouvellement formé y arrive en se contentant d'être ponctuel dans son opposition, et en se gardant de dire «jamais l'Europe». Prudemment, il déclare seulement que la question de fond «reste ouverte».

Cette prudence permet à ces tenants du «non» le 4 mars de compter dans leurs rangs un parlementaire comme le Fribourgeois Jean-Claude Cornu, conseiller aux Etats radical, qui avait en son temps signé l'initiative. «Il s'agissait de ne pas laisser le dossier européen s'endormir», explique-t-il. Pour lui, les circonstances ont fondamentalement changé avec l'entrée en vigueur des bilatérales. Il souligne dorénavant qu'il convient d'attendre qu'elles déploient tous leurs effets, tout en laissant au Conseil fédéral la pleine maîtrise de l'agenda. «On peut avoir une grande sensibilité européenne et ne pas se précipiter», insiste-t-il, donnant en exemple le Conseil des Etats, décidé à consacrer toute son attention au rapport du Conseil fédéral sur l'intégration.

L'ancien secrétaire d'Etat Edouard Brunner se range dans le même camp du «rejet eurosympathique». Nullement gêné de côtoyer des opposants beaucoup plus intransigeants – «Je suis toujours à l'aise lorsque je suis du côté du Conseil fédéral», dit-il – il réclame d'abord du temps. Du temps pour préparer sérieusement des négociations, et surmonter les dissensions intérieures; du temps pour attendre que l'Europe se transforme: «L'élargissement à l'est va initier une Europe à plusieurs vitesses, dans laquelle il sera plus facile de trouver la nôtre.» Plus tactiquement, Edouard Brunner juge aussi qu'il ne faut pas laisser le monopole du non à l'UDC blochérienne. Inquiétude qui rejoint celle de Serge Beck lorsqu'il taxe l'initiative de «dommageable», minant la cohésion du pays et le mettant en position de faiblesse face à l'extérieur, en particulier pour l'application des bilatérales.

Un renfort non négligeable des opposants est constitué par les syndicats patronaux. Au comité figure le Genevois Michel Barde, secrétaire général de sa fédération cantonale, alors qu'en Valais, à Fribourg, et à Neuchâtel les secrétariats de ces syndicats servent d'antennes logistiques. De ce côté-là, le non se justifie d'abord par l'attente des pleins effets des bilatérales. Michel Barde tient aussi à clamer que la Suisse ne veut pas de l'Europe seulement lorsqu'elle en profite: «L'UE a des négociateurs pugnaces, qui savent trouver leur intérêt dans les discussions avec la Suisse.»

Eviter les fossés

Plus anecdotiquement, les Romands du rejet – dont le site Internet est à l'adresse www.comite-de-la-raison.ch – dénoncent l'amalgame entre jeunes et proeuropéens. Doctorant en droit lausannois de 25 ans, et membre de la Ligue vaudoise, Denis Ramelet est venu prouver le contraire. L'aréopage du non est enfin complété d'un Suisse de l'étranger venu dire que c'est à l'Europe de faire des efforts, et de rejoindre le fédéralisme helvétique.

Ainsi partagé, le comité d'opposition est tout aussi éclaté sur l'ampleur du rejet qu'il souhaite. La position commune est d'espérer qu'il n'y aura pas de fossé, ni ville-campagne, ni Romands-Alémaniques. Un «niet» sec, enterrant pour longtemps tout rapprochement avec l'Europe, ne déplairait pas pour autant aux plus extrémistes.