BNS

Le vol brisé d’un surdoué de la finance

La démission de Philipp Hildebrand marque le coup d’arrêt d’une ascension fulgurante

Rarement les salons de l’Institut national genevois avaient connu si forte affluence que ce jeudi 29 septembre 2011. Les banquiers de la place n’auraient manqué pour rien au monde la conférence du premier d’entre eux: Philipp Hildebrand, président de la direction de la BNS. «La popularité, comme vous le savez, c’est quelque chose que je n’ai pas toujours vécue ces deniers temps. Je vais saisir ce moment, je ne sais pas combien de temps il va durer», ironisait le Lucernois devant un public conquis. Trois mois plus tard, cette petite phrase résonne comme une douloureuse prémonition.

Contrainte et inévitable, la démission de Philipp Hildebrand marque le premier coup d’arrêt d’une ascension jusqu’ici fulgurante. Né le 19 juillet 1963 à Berne – «dans un milieu bourgeois mais pas particulièrement fortuné», raconte un de ses proches –, Philipp Hildebrand passe une partie de son adolescence aux Etats-Unis, où son père est cadre chez IBM. Après une maturité à Zurich, il obtient un «bachelor» à l’Université de Toronto en 1988. Parfaitement bilingue, il parfait sa formation universitaire des deux côtés de l’Atlantique: diplômes à l’Institut de hautes études universitaires, à Genève, à l’Institut universitaire européen de Florence, au Center for International Affairs de Harvard, puis doctorat à Oxford, où il soutient une thèse, en 1994, sur le respect des politiques environnementales dans l’Union européenne.

Fort de ce bagage très académique, Philipp Hildebrand prend alors le virage de l’argent et imprime dans la foulée un rythme de sportif d’élite – il fut d’ailleurs deux fois champion suisse de natation, en 1983 et 1984 – à sa carrière: une année au World Economic Forum, à Genève, puis 5 ans au sein du hedge fund Moore Capital Investment, à Londres et à New York – où il bâtit une fortune estimée à plusieurs dizaines de millions de francs. Devenu un des meilleurs spécialistes de la gestion alternative, il effectue un passage éclair à la banque Vontobel en 2000, en tant que responsable des investissements, avant d’intégrer le comité exécutif de l’Union Bancaire Privée (UBP), à Genève, en 2001. Doté, selon un ancien cadre de l’UBP, «d’un charisme démentiel et de compétences hors norme», il forge alors l’admiration de ses collègues et semble arrivé au sommet de son art. A tel point que sa nomination, à peine deux ans plus tard, au directoire de la BNS, prend la banque de court. «Jean-Pierre Roth avait très envie de l’engager, mais Edgar de Picciotto [le fondateur de l’UBP] ne l’entendait pas de cette oreille, se souvient un autre ancien collaborateur. Ça a donné lieu à une jolie prise de bec entre les deux hommes. Il a fallu que Jean-Pierre Roth fasse appel au patriotisme d’Edgar de Picciotto pour qu’il accepte de le laisser partir.»

Record de précocité

A tout juste 40 ans – un record de précocité –, Philipp Hildebrand entre ainsi au directoire de la BNS, dont il devient vice-président en 2007, puis président en 2010. En 2008, il accède au Groupe des Trente (un prestigieux groupe de réflexion sur l’économie internationale) et se voit nommer vice-président du Conseil de stabilité financière en novembre 2011.

Mais Philipp Hildebrand détonne. Son profil de financier international, son cosmopolitisme et sa flamboyance sont aux antipodes de la discrétion grise du haut fonctionnariat fédéral. Une différence qui ne lui facilitera pas les choses quand il s’agira, après l’éclatement de la crise en 2008, de prendre des décisions difficiles. «Il ne s’est pas fait que des amis dans les milieux bancaires zurichois en relevant les exigences de fonds propres», rappelle un banquier privé genevois. Au point de pousser Oswald Grübel, alors directeur général d’UBS, à menacer de délocaliser la banque. «Il m’a dit plusieurs fois, au moment de la bagarre avec UBS, qu’il risquait d’y laisser sa place, se souvient Charles Wyplosz. Mais il a tenu bon: il se faisait une haute idée de sa fonction.» Pour le professeur d’économie, Philipp Hildebrand «avait quelque chose d’un gros poisson dans un petit bocal. Il était trop atypique pour se fondre dans les élites du pays.»

Le 29 septembre 2011, dans les salons de l’Institut national genevois, le président de la BNS faisait une autre déclaration qui, aujourd’hui, prend tout son sens: «J’ai deux principes, affirmait-il: présenter la vérité et ne pas devenir moi-même une source de volatilité.» Lundi, Philipp Hildebrand n’avait donc d’autre choix que de jeter l’éponge. Et ce malgré le fait que, selon nos informations, il s’était vu réaffirmer, dimanche soir encore, le soutien de ses collègues banquiers centraux, réunis à Bâle.

Philipp Hildebrand rebondira-t-il? «Je ne me fais aucun souci pour lui, sourit Charles Wyplosz. Il doit déjà avoir au moins 30 offres d’emploi dans sa boîte mail.» Mais, selon l’un de ses proches cité plus haut, «je ne pense pas qu’il va rester en Suisse».

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