La Roumanie? «Un temple de l'égoïsme», s'exclament Eric Voruz et Alain Oneyser avec un brin de lassitude. Respectivement syndic de Morges et président d'une association de coopération liée à la même commune vaudoise, ils ont déjà dû batailler plus d'une fois pour faire aboutir leurs projets d'entraide dans ce pays. Mais ils ne s'étaient encore jamais retrouvés dans une situation aussi désolante, desservis à la fois par le sort et les autorités locales.

Ce dernier week-end de l'Ascension devait pourtant être placé sous le signe de la fête. Eric Voruz et Alain Oneyser s'étaient rendus à Ciolpani, une commune de 6000 âmes à 30 kilomètres au nord de Bucarest, pour inaugurer le 31 mai une salle polyvalente. Construite grâce à un don de la commune de Morges s'élevant à 60 000 francs, cet espace a été remis aux jeunes du lieu, regroupés au sein d'une association judicieusement baptisée «Les Amis de Morges».

«Exploités par les Suisses»

La fatalité a mis un terme aux témoignages de gratitude le lendemain déjà. Un appel téléphonique venu de Suisse a appris aux deux Vaudois la mort accidentelle dans le canton de Fribourg d'un de ces amis de Morges, âgé de 20 ans. Grâce au parrainage de l'association des Amis de Ciolpani que préside Alain Oneyser, ce jeune Roumain suivait pour la seconde année consécutive un stage professionnel dans une ferme de Vuisternens-devant-Romont. Où il s'est énuqué le 1er juin en tombant d'une échelle. Eric Voruz et Alain Oneyser ont informé le soir même la mère du défunt, veuve depuis une année.

Le maire de Ciolpani, Constantin Ionita, a immédiatement utilisé ce décès pour alimenter la polémique qu'il entretient depuis longtemps avec les Suisses. Ancien secrétaire du Parti communiste reconverti dans les affaires, il les a accusés d'exploiter sans merci les jeunes de sa commune invités dans le cadre d'un plan de formation. Mais le fond de la querelle est ailleurs, et Constantin Ionita ne manque jamais d'y revenir: «Les Suisses et leur argent sont les bienvenus chez nous, mais qu'ils n'essaient pas de diriger ma commune!» Revenus au pays, Eric Voruz et Alain Oneyser soupirent de concert en évoquant les difficultés soulevées par les projets de coopération en Roumanie.

Douze années d'entraide

A 15 kilomètres de l'aéroport international de Bucarest, la commune de Ciolpani regroupe cinq villages aux équipements dérisoires, sans eau courante ni collecteurs d'égouts, à l'instar de la plupart des villages roumains. Parmi les localités de la vaste et fertile plaine qui environne la capitale, ses habitants sont toutefois moins à plaindre que beaucoup d'autres. Car leurs conditions de vie sont favorisées par le soutien financier de la commune de Morges, qui parraine Ciolpani depuis 1988 dans le cadre de l'«Opération villages roumains», lancée pour contrer les projets d'urbanisme destructeurs de Nicolae Ceausescu. Depuis la chute du dictateur, en 1989, les relations entres les deux collectivités ont pris un tour très pragmatique.

Ingénieur en hydrologie, Nicu Andrei se souvient de l'arrivée des Morgiens en 1990, et des premiers pas de la coopération: «Ils voulaient savoir de quoi on manquait le plus. Je leur ai dit que la première chose à faire était de changer notre façon de penser, asservie et atomisée par le régime Ceausescu. Je leur ai proposé d'emmener nos enfants à Morges pour des séjours de quelques mois. Pour que dans vingt ans, ils soient capables de construire une autre Roumanie.» Depuis, Nicu Andrei est devenu le principal interlocuteur des Morgiens.

Et en douze ans, 1464 jeunes Roumains sont venus apprendre un métier à l'école de la rigueur helvétique. A leur retour, ils en ont fait profiter Ciolpani, certains exploitant avec les méthodes nouvelles une ferme, d'autres une boulangerie ou un moulin.

Les «Amis morgiens de Ciolpani» ont aussi découvert que la concentration des nitrates dans l'eau consommée par les villageois était vingt fois supérieure aux normes sanitaires, par la faute des engrais utilisés de façon extensive durant l'«ère socialiste». Avec le concours de la Confédération, le parlement de Morges a consacré 150 000 francs au percement de quatre puits artésiens pour pomper une eau potable à plus de 120 mètres de profondeur. Ces puits ont été mis en service en 1996. Mais la mairie de Ciolpani n'a jamais installé les conduites d'amenée d'eau, et ses administrés s'y alimentent toujours avec des seaux.

La voie du tourisme rural a également été ouverte: l'association des Amis de Morges a construit le «Chalet du Léman», tandis que plusieurs de ses membres aménageaient leurs demeures en gîtes, dûment recensés par le Guide du Routard. Et dans les cinq villages de la commune, les drapeaux rouges à croix blanche ne sont pas rares. Ils signalent des maisons édifiées avec de l'argent gagné en Suisse.

Un parrain et des adversaires

Tous ces progrès ont le don d'énerver Monsieur le Maire, qui ne peut les inscrire à son actif. Car les Morgiens se sont toujours gardés de confier la moindre poignée de lei à l'administration communale, préférant gérer directement leurs fonds avec les entreprises mandatées sur place. Selon la même logique, la propriété de la nouvelle salle polyvalente a été confiée à la Fondation du Morget. Autrement dit aux jeunes de l'association des «Amis de Morges», qui ont résolu ainsi un des problèmes posés par le maire: fâché de voir l'argent suisse lui échapper une nouvelle fois, Constantin Ionita avait exigé que leur équipe de foot paie l'équivalent de 450 francs, soit deux fois le salaire moyen, pour avoir le droit de jouer sur le terrain communal.

Les autorités morgiennes n'exagèrent-elles toutefois pas en se défiant à ce point de leurs homologues roumaines? Le syndic Voruz toussote et n'en dit pas davantage, si ce n'est pour noter que la Volvo du maire détonne avec le train de vie de ses administrés. Une consultation de la presse de Bucarest éclaire d'un jour plus cru le profil de Constantin Ionita. L'amitié qui lie le maire à un personnage fameux de la scène roumaine est relevée: Bebe Ivanovici a même parrainé son mariage. Le «diplôme de héros de la révolution» accordé à cet homme d'affaires bucarestois a fait jaser, les actions justifiant cet honneur restant plutôt mystérieuses.

Bebe Ivanovici n'en profite pas moins des privilèges attachés à ce titre, à commencer par des allégements fiscaux. Il mène ainsi des opérations immobilières sur le territoire de Ciolpani, et collabore avec son ami le maire pour mettre en valeur les rives bucoliques du lac Snagov, très apprécié par les habitants de la capitale. Tous les Roumains ne partageant pas la même misère, des villas aux allures de palais ont poussé en nombre autour de ce bijou lacustre.

Constantin Ionita n'a donc pas manqué de moyens pour se faire élire à la mairie en 1996, puis réélire en 2000. A ce propos, on dit beaucoup de choses. Des électeurs âgés auraient été gâtés. Des soldats stationnés dans le nord du pays auraient été encasernés à Ciolpani avec le droit d'y voter. Malgré tout, le maire n'a conservé son mandat que de justesse il y a trois ans, et sur les 13 conseillers communaux, seuls sept lui sont favorables. Qui soutiennent les six autres? Mais Nicu Andrei, l'interlocuteur privilégié des Suisses, qui a d'ailleurs failli être maire à la place du maire en 2000. Et qui se représentera en 2004, fort des projets helvétiques qu'il a supervisés. D'ici là, les Morgiens savent que leurs prochaines visites à Ciolpani pourraient être marquées par de nouvelles mésaventures.