Partout en Suisse, on baisse les impôts. Ou du moins, on y réfléchit. Partout, sauf à Genève. Ce dimanche, les citoyens du canton du bout du Léman sont en effet appelés à se prononcer sur deux initiatives proposant des hausses fiscales. La première, soutenue par l'ensemble de la gauche, vise la suppression du rabais d'impôts linéaire de 12% voté en 1999 par les Genevois. La seconde, snobée par les Verts, demande l'introduction d'un impôt temporaire de solidarité à la charge des contribuables dont la fortune dépasse 1,5 million. Ces propositions font s'étouffer de rage la droite, et sont également combattues par le Conseil d'Etat à majorité de gauche.

Un cheveu sur la soupe

Pour les défenseurs des hausses fiscales, la partie s'annonce serrée. Car le contexte actuel ne les aide guère: coup sur coup, le grand argentier David Hiler a annoncé de réjouissantes nouvelles sur les finances de l'Etat: un bénéfice de 400 millions est prévu aux comptes 2007, et le budget 2008, qui sera voté vendredi au Grand Conseil, devrait lui aussi afficher un excédent de plusieurs dizaines de millions. Cette opulence conjoncturelle permet au conseiller d'Etat vert de qualifier la première initiative d'«inutile» et la seconde de «nuisible» (LT du 22.11.2007).

Le tout frais déménagement d'Errnesto Bertarelli, même s'il ne touche pas directement Genève, a également échauffé les esprits. Début novembre, le milliardaire a décidé de quitter la Côte vaudoise pour Gstaad, où un bouclier fiscal limite l'impôt sur la fortune. Pour le canton de Vaud, c'est un coup dur: le manque à gagner se chiffre en dizaines de millions de francs. A Genève, le grand argentier a sans doute frémi.

Millionnaires en ligne de mire

Qu'à cela ne tienne. Les initiants martèlent que, depuis 1999, l'Etat a perdu plus de 350 millions de recettes fiscales. Ils proposent de supprimer progressivement la baisse d'impôts de 12% pour les contribuables dont le revenu est supérieur à 130000 francs pour les couples, et à 100000 francs pour les célibataires.

La progressivité s'appliquerait par un rabais de 1% par tranche de 10000 francs. Par exemple, un couple dont le revenu net s'élève à 160000 francs verrait sa réduction d'impôts passer de 12% à 8%. Les ménages dont le revenu imposable est supérieur à 240000 francs ne bénéficieraient plus de baisse d'impôts. Selon les initiants, cette modification rapporterait 147 millions à l'Etat.

La seconde initiative concerne les fortunes supérieures à 1,5 million, après toutes déductions. Le fisc opérerait une ponction de 5 à 6 ‰ sur la part de fortune supérieure à ce montant. Une personne dont la fortune s'élève à 5 millions paierait ainsi un supplément de 18500 francs. Quand ils ont lancé la proposition en 2005, les initiants voulaient que la hausse soit appliquée jusqu'au jour où les finances seraient assainies... Mais comme c'est déjà le cas, ils affirment désormais qu'elle doit se poursuive jusqu'à ce que la dette de 13milliards soit réduite de moitié. Ils ne craignent pas de faire fuir les plus nantis. Entre 1991 et 2003, «le nombre de millionnaires a augmenté de 78%», clament-ils. Selon leur calcul, cet impôt rapporterait 150 millions.

A condition que les millionnaires ne fassent pas leurs valises. A droite, on souligne que 1,4% des résidents paient 25% de l'impôt sur la fortune. Et plus globalement, que 5% des contributeurs rapportent 50% des impôts à l'Etat. Le Conseil d'Etat prévient: la fiscalité genevoise est déjà l'une des plus lourdes de Suisse pour les revenus supérieurs à 200000 francs. Sans parler des millionnaires.

Ceux qui ne viendront pas

Professeur à l'IDHEAP, Nils Soguel estime que le risque d'une hausse de la fiscalité ne réside pas vraiment dans l'exode des contribuables les plus nantis qu'elle pourrait provoquer: «Ils sont installés, souvent avec leur famille et leur réseau social, et il faudrait que l'impôt augmente sensiblement pour qu'ils partent.» En revanche, «il faut penser aux contribuables qui ne viendront pas», prévient-il. Ce manque à gagner potentiel n'est pas chiffré. Mais à coup sûr, relève Nils Soguel, l'impôt jouerait un «effet de repoussoir».

Le dernier mot reviendra aux Genevois. Après avoir refusé quatre fois en quinze ans d'instaurer un impôt de solidarité, ils trancheront à nouveau dimanche sur leur fiscalité.