Elections

Vote électronique: Genève et La Poste se livrent une bataille féroce

Deux acteurs sont en concurrence sur ce marché, alors que le Conseil fédéral veut étendre le e-voting à toute la Suisse. La Poste décoche quelques flèches contre son concurrent genevois

Le canton de Genève veut être à la pointe du vote électronique, et le fait savoir. La chancelière d’Etat, Anja Wyden Guelpa, assure sans relâche la promotion du service CHVote. Début août, elle a posté ce message triomphant sur Twitter: «Genève a organisé le premier vote électronique au monde en 2003. Nous sommes la première autorité à ouvrir notre système.» Une annonce immédiatement saluée sur les réseaux sociaux.

Depuis décembre 2016, le canton met en ligne le code de son système de vote électronique. Chaque citoyen peut ainsi examiner la mécanique du service genevois. Une question de confiance. «On doit au citoyen une transparence maximale. Pour le vote physique, les électeurs peuvent assister au dépouillement des bulletins. On essaie de maintenir ce principe avec le vote par Internet», explique Anja Wyden Guelpa.

Des experts en sécurité informatique signalent également des erreurs. Objectif: éviter tout piratage. «La Suisse est le pays de la démocratie directe, c’est un symbole fort pour des hackers», estime-t-elle. Le système genevois a convaincu trois autres cantons (Berne, Lucerne et Bâle) de l’adopter, soit 125 000 votants.

Deux modèles opposés

Cette opération de communication n’est pas innocente. Le canton de Genève est en concurrence directe avec La Poste, qui achemine déjà le vote par correspondance. L’enjeu est important pour ces deux acteurs: le Conseil fédéral veut généraliser le vote par Internet pour les élections fédérales de 2019. Et de nombreux cantons restent encore en marge de cette évolution.

Lire aussi: Les citoyens suisses sont inégaux devant le vote électronique (août 2015)

Pour les séduire, l’ancienne régie fédérale a opté pour un modèle différent. Elle travaille avec la société privée espagnole Scytl, un des leaders mondiaux du e-voting. De quoi convaincre les cantons de Neuchâtel et de Fribourg. Ce dernier faisait partie, avec neuf autres cantons, d’un consortium qui avait son propre système de vote électronique. Un service recalé en août 2015 par la Chancellerie fédérale après la découverte d’une faille informatique. «Nous avons comparé les solutions à disposition, et nous avons choisi de faire confiance à La Poste. L’entreprise a les reins solides pour suivre les évolutions dans ce secteur informatique sensible», affirme la chancelière d’Etat Danielle Gagnaux-Morel.

On ne peut pas se permettre d’avoir des outils privés pour une tâche régalienne

Guillaume Saouli, coprésident du Parti pirate suisse

Un débat idéologique accompagne toutefois cette bataille. La Poste peut-elle confier les urnes à une société privée? Son choix fait grincer des dents. «On ne peut pas se permettre d’avoir des outils privés pour une tâche régalienne. C’est absolument scandaleux», juge Guillaume Saouli, coprésident du Parti pirate suisse, un défenseur du modèle genevois. Ce constat est appuyé par Christophe Darbellay. «Nous devons rester souverains, et ne pas confier un domaine aussi sensible à une entreprise étrangère. C’est une question de sécurité», estime l’ancien président du PDC suisse et membre du gouvernement valaisan.

Face à ces critiques, les autorités fribourgeoises justifient leur décision. «Le critère public-privé n’est pas déterminant. Il est plus important de connaître les garanties de qualité et d’autonomie offertes par les solutions disponibles», indique Danielle Gagnaux-Morel. Comme exigé par la Confédération, La Poste va publier le code source de son système. Une initiative pour rassurer la population.

De son côté, Genève se plie au principe de l’open source. Toute entité publique ou privée peut s’approprier le code, à condition de le publier à son tour. Une manière de se distancier de toute logique commerciale. «Le service est développé par des fonctionnaires. C’est une question de souveraineté nationale», affirme Anja Wyden Guelpa, comme pour mieux marquer la différence avec le service proposé par La Poste.

Attaques de La Poste

Le géant jaune décoche quelques flèches contre l’outil de son concurrent. Il souligne le retard de Genève dans le domaine de la sécurité du vote. «L’actuelle solution du canton de Genève ne dispose ni du cryptage de bout en bout, ni d’un protocole cryptographique moderne, et doit donc d’abord être redéveloppée pour permettre une utilisation couvrant plus de 30% de l’électorat. La solution de La Poste est la seule mise en œuvre en Suisse répondant à toutes les exigences pour 50% de l’électorat», affirme-t-il dans une réponse détaillée.

Selon l’entreprise, les adeptes du service genevois prennent également le risque de perdre une part de leur souveraineté. La raison? Les développements de CHVote dépendent du budget genevois, et donc d’une volonté politique. «En ce qui concerne la solution de La Poste, l’entière maîtrise du processus de votation demeure entre les mains des cantons. Ceux-ci ne doivent pas transmettre de registre électoral ni céder aucune de leurs prérogatives», appuie La Poste.

La coexistence de deux systèmes permet de réduire les risques en cas de panne et la dépendance à un seul fournisseur

Walter Thurnherr, chancelier de la Confédération

Cette compétition est vue d’un bon œil par la Confédération. «La coexistence de deux systèmes permet de réduire les risques en cas de panne et la dépendance à un seul fournisseur. Cette concurrence permet de faire baisser les prix», indiquait le chancelier Walter Thurnherr en avril dernier.

Mais cette bataille «peut être dommageable pour le vote électronique, les deux tenants de la question vont faire du lobbying», affirme Ariane Rustichelli, codirectrice de l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE), dont le congrès annuel s’ouvre vendredi prochain à Bâle. Ils sont les plus concernés par cette forme de scrutin. «On pourrait se demander si ce n’est pas le rôle de la Chancellerie fédérale d’apporter de la clarté dans ce domaine. L’utilisateur attend un système facile à comprendre», conclut-elle.

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