La déconvenue helvétique

Les cantons de Neuchâtel, Fribourg, Bâle-Ville et Thurgovie voulaient que leurs citoyens puissent voter à distance le 19 mai prochain, de manière électronique. Mais le système de vote par internet développé pour La Poste par l’entreprise espagnole Scylt, passé au crible d’un groupe de hackers internationaux, n’était pas à la hauteur. Le programme a été suspendu le 29 mars.

Lire à ce sujet: Le vote électronique de La Poste est suspendu jusqu’à nouvel avis

Cette expérience ratée sonne-t-elle le glas du vote électronique en Suisse? Pas complètement: certains électeurs genevois, vaudois, bernois, argoviens, lucernois et saint-gallois pourront voter en ligne, grâce au système CHVote développé en open source par le canton de Genève. Mais le programme a été interrompu et ne sera opérationnel que jusqu’en 2020, sa mise aux normes exigées par le Conseil fédéral ayant été jugée trop coûteuse.

Les failles principales de ce système concernent une condition jugée essentielle pour que le résultat d’un vote puisse être accepté: la vérifiabilité universelle du résultat, soit la démonstration irréfutable qu’il n’a pas fait l’objet de manipulations. Elle s’oppose à la vérifiabilité individuelle, qui signifie que chaque électeur peut contrôler que son vote a été déposé correctement dans l’urne électronique.

Les restrictions allemandes et françaises

Les Français de l’étranger sont autorisés à voter par internet dans certains cas précis: les élections législatives et les élections des conseillers consulaires. Ceux qui en font la demande reçoivent un authentifiant par e-mail, puis un mot de passe par SMS pour chaque tour de scrutin. Dans le cas de l’élection présidentielle, ou tout autre vote, les Français de l’étranger doivent se rendre à l’isoloir.

En Allemagne, le vote électronique est impossible au niveau fédéral, même pour les résidents étrangers, qui sont tenus de voter physiquement par correspondance. Le Ministère allemand de l’intérieur estime en effet que «la liberté et l’anonymat du vote par internet ne sont pas suffisamment garantis» pour le moment. Une des premières expériences de vote électronique avait pourtant eu lieu dans le pays en 1998 déjà, avec la création d’une élection test virtuelle.

Les errements américains

Aux Etats-Unis, 32 Etats autorisent leurs citoyens installés à l’étranger, notamment les soldats en service, à voter via internet depuis le milieu des années 2000. Mais dans la plupart des cas, il s’agit d’un simple vote par correspondance, transmis par e-mail, ce qui présente des risques importants de manipulation. Seuls cinq Etats disposent d’un réel portail de vote électronique.

Selon une étude, plus de 100 000 personnes ont voté par internet en 2016. De nombreuses voix commencent à s’élever pour dénoncer les risques liés à ces pratiques, l’Académie américaine des sciences a ainsi officiellement effectué la recommandation suivante en septembre 2018: «Le vote par internet ne devrait pas être utilisé pour les futures élections, tant que des garanties très robustes de sécurité et de vérifiabilité ne sont pas développées et mises en place.» Et de conclure qu’à ce jour le meilleur moyen de garantir un vote sûr est «low tech»: de bons vieux bulletins en papier, comptés par des humains.

Le contre-exemple estonien

Les Estoniens seront les seuls citoyens de l’UE qui pourront voter par internet lors des élections européennes, le 26 mai prochain. Ce mode de scrutin existe depuis les élections municipales de 2005 dans le pays. Le vote électronique ne rencontre que peu de résistance, même si la possibilité de «corriger un vote» en cas d’erreur ou de vote forcé surprend les observateurs. A ce jour, aucune fraude n’a jamais été signalée.

Lors des législatives de mars 2019, 44% ont voté à l’aide du système en ligne baptisé i-Voting. En 2009, ils étaient 16% à avoir choisi ce canal. En Suisse, à titre de comparaison, 54,75% des inscrits qui ont voté pour la votation du 18 juin 2018 à Genève l’ont fait de manière électronique.

Lire aussi: Comment je suis devenu e-Estonien


Pourquoi voter par internet?

En 2017, une étude de l’Université de Zurich, menée dans les cantons de Genève et de Zurich a montré que, contrairement aux arguments souvent avancés par ses partisans, l’e-voting n’était pas un facteur déterminant pour améliorer la participation aux votations et élections. Confirmant le constat du Conseil d’Etat genevois en 2013: «Cette nouvelle façon de voter se substitue au vote par correspondance ou à l’urne.»

L’enjeu est plutôt celui de l’égalité. En novembre 2018, l’Organisation des Suisses de l’étranger a ainsi remis à Berne une pétition rassemblant plus de 11 000 signatures. Elle demande l’introduction du vote électronique pour toutes les Suissesses et les Suisses de l’étranger d’ici à 2021, rappelant qu’il s’agit du seul canal qui puisse permettre à la Cinquième Suisse de participer pleinement aux élections et votations fédérales.