L’ancien chef de l’armée Christoph Keckeis prend acte «avec tristesse» du non du peuple à l’achat du Gripen. Ce refus «montre que les Suisses n’ont absolument pas répondu à la question posée», s’emporte-il. Pour Christophe Keckeis, déjà très amer, les citoyens manifestent un «manque de respect des institutions suisses, alors que le Conseil fédéral et le parlement préparent le dossier du Gripen depuis 8 ans.»

Pour l’ancien chef de l’armée, le refus du Gripen est un vote «totalement illogique». «Les choses étaient simples: soit on était pour l’armée et on votait oui, soit on était contre et on votait non. Or j’ai rencontré quantité de gens qui me disaient ne rien avoir contre l’armée mais avoir voté non, par ras-le-bol de l’UDC. » Christophe Keckeis estime ainsi que les citoyens ont été «pollués par la campagne du non, qui leur a fait croire que la facture atteindrait 10 milliards, alors qu’on parlait bien d’une enveloppe de 3,1 milliards.»

Le Neuchâtelois voit également dans le rejet du Gripen «un vote revanchard à l’égard de l’UDC, que certains ont voulu punir pour l’initiative contre l’immigration de masse, acceptée le 9 février dernier». Un après 9 février qui a aussi joué en défaveur des partisans du Gripen, poursuit Christoph Keckeis : « Nous aurions voulu démarrer la campagne dès les 10 février, mais on a préféré commenter les résultats du 9 février pendant trois semaines au moins. C’est tout ce temps qui a manqué pour faire basculer les Suisses dans le camp du oui au Gripen.»

Relancer le processus

Christophe Keckeis avertit: «Il faudra relancer très rapidement le processus. Sans Gripen, les F/A-18 arriveront en bout de course en 2025, alors que les Tigers seront cloués au sol dès 2016. Sachant qu’il faut au moins 10 ans, en Suisse, pour acheter un avion de combat, il faudra très vite lancer un nouveau projet. C’est au Conseil fédéral de définir un calendrier, mais le processus, on le connait, poursuit-il. Il faudra un nouveau cahier des charges, une nouvelle analyse des risques et des menaces, vraisemblablement un nouveau rapport de politique de sécurité, puis tout un travail devant le parlement. Ce sera l’affaire de 8 ans au minimum…»

Membre de la Commission de politique de sécurité du Conseil national, Hugues Hiltpold (PLR/GE), fervent partisan du Gripen, se montre moins dépité que Christophe Keckeis. Et peut-être plus fataliste: «On savait que ce serait très serré, on paie aujourd’hui l’addition d’une mauvaise campagne.» Le Genevois est très clair: «Les couacs se sont succédés dans la campagne pour le oui. Il y a eu les déclarations malheureuses et à répétition du chef du département, l’ingérence pour le moins maladroite de la diplomatie suédoise... Sans tout cela, le résultat aurait pu être différent.»

Pour Hugues Hiltpold, pas question de se précipiter pour autant pour trouver une solution de rechange à l’avion suédois. «Le remplacement des Tigers n’était qu’un volet du développement de l’armée. Dès 2016, l’armée devra faire avec un budget de 5 milliards. Il faudra déterminer ce qu’on veut faire: continuer avec deux flottes différentes pour les forces aériennes, en remplaçant les Tiger rapidement, ou partir sur une seule flotte que l’on renouvellera entièrement quand les F/A-18 seront en bout de course. Pour l’instant, je crois que rien ne sert de se précipiter, il faut entendre le vote des Suisses et refaire l’analyse du développement de l’armée.»

«Les Suisses ont compris»

L’état d’esprit est évidemment plus enjoué dans le camp du non, celui des vainqueurs. Pour le conseiller national Christian Van Singer (Verts/VD), «les Suisses ont montré que même s’ils sont attachés à l’armée de milice, il ne veulent pas dépenser des milliards pour un achat superflu. Malgré la crise ukrainienne et le vibrant appel des présidents des partis bourgeois en faveur du Gripen, les Suisses ont bien compris ce qu’il fallait voter.»

Pour le Vaudois, «les F/A-18 – pour lesquels 1,5 milliard ont déjà été dépensés depuis leur achat, dont 400 millions tout récemment – sont encore au top. Contrairement à ce qui a été dit dans la campagne, ils suffiront très bien à assurer la police du ciel jusqu’en 2030 au moins, voire 2035. Et quand viendra véritablement l’heure de les remplacer, on examinera quelle sera la meilleure solution: peut-être un autre avion, peut-être des drones, la question se posera dans 10 ans.»

Dans l’immédiat, Christian Van Singer appelle le Conseil fédéral et le parlement à «être conséquents»: «Les 340 millions qui devaient être dépensés dès l’année prochaine pour le programme d’achat du Gripen doivent permettre d’alléger le programme d’économie de 632 millions prévu par la Confédération. Plutôt que de faire des économies dans des secteurs prioritaires comme la recherche ou les transports, ce sera déjà tout ça de gagné.»

Et l’écologiste de «féliciter les citoyens», en particulier en Suisse romande, «où l’appel unitaire contre le Gripen – à gauche mais aussi dans les rangs de la droite – a porté ses fruits.»