La damassine, c'est un peu comme l'absinthe: tout le monde en parle, mais rares sont ceux qui l'ont goûtée. La première est produite avec de petites prunes, dites de Damas. La seconde, distillée pendant plus d'un siècle au Val-de-Travers, est interdite depuis 1910. Les deux alcools partagent la même particularité: ils sont rares et chers. Le Jura produit officiellement quelque 12 000 litres de damassine chaque année alors que le Val-de-Travers vendrait la même quantité de fée verte sous le manteau. Autre similitude: l'absinthe, pourtant prohibée, et la damassine, emblème du Jura, réclament une appellation d'origine contrôlée (AOC). Pour l'absinthe, c'est une requête virtuelle. Pour la damassine, c'est une question de survie. Mais comme celui de Damas, le chemin de l'AOC sera long pour l'eau-de-viedu Jura.

A Courgenay, lundi matin, les défenseurs de la damassine alignaient leurs arguments sous les arbres du verger de la ferme de Paplemont. Pruniers et damassiniers ne sont pas encore en fleurs, mais le verbe est fleuri. On est fier de son produit, et on s'inquiète de la concurrence d'autres régions. Alain Perret, président de Fruits Jura, l'interprofession damassine, s'inquiète: «Depuis quinze ans, tout le monde s'est agité, mais rien n'a été fait pour assurer une protection efficace.»

Les Alsaciens produisent de la damassine deux à trois fois moins coûteuse que celle des Jurassiens. La qualité est différente, disent les connaisseurs. Les arbres produisant la petite prune de Damas sont greffés. Ce qui fait hurler les puristes: le damassinier doit provenir de souche, ou de rejets et croître dans des terrains qui garantissent la typicité du fruit!

Mais il y a plus puristes que l'interprofession de la damassine. Les producteurs de la Baroche, en Ajoie, réunis dans quelques communes situées au pied du château de Pleujouse sont certains de produire la meilleure damassine du canton. Ils n'ont pas très envie de se fondre dans une AOC qui ne ferait que garantir une qualité moyenne de l'eau-de-vie. Dans ce secteur «historique», la damassine se vend jusqu'à 90 francs le litre. Ailleurs, c'est un peu plus de 70 francs, selon le degré d'alcool. Il y aurait donc deux damassines: celles des puristes, celle des requérants d'une AOC, et celle des Alsaciens? Pas si simple: Entre Cressier et Le Landeron, en terres neuchâteloises, le domaine de la Grillette produit aussi de la damassine.

Jean-Pierre Mürset, de Ligerz, a planté quelque 2000 arbres nés de la biotechnologie. «Dans mes bouteilles, je mets un noyau témoin du fruit, de forme allongée, pour démontrer qu'il s'agit bel et bien de prunes de Damas et non de berudge, une autre variété.» Il fait distiller ses fruits fermentés à Bort, à la sortie de Bienne, chez «un fou» de la distillation. Et il rencontre parfois des producteurs de damassine du Jura au pied de l'alambic bernois. Michel Thentz, responsable de la station cantonale d'arboriculture, ne veut pas entrer dans ces querelles de clocher, «sinon le produit va disparaître du Jura». Alain Perret, président de Fruits Jura, précise: «Nous craignons une mainmise sur cet alcool qui fait pourtant partie de nos spécificités.» Quant à Gervais Kottelat, secrétaire de la même association, il ne mâche pas ses mots: «Si nous n'arrivons pas à protéger la damassine, les producteurs devront envisager de couper leurs arbres.» Une grande distillerie du canton de Lucerne a tenté dernièrement d'acheter 2000 plants de damassinier pour produire des fruits en «Alémanie». Dans ce cas, l'eau-de-vie du Jura pourrait avoir le goût de la mozzarella fabriquée en Hollande.