Un projet scientifique phare pour toute la région lémanique. Voilà ce qui se trame depuis plusieurs mois en coulisses à Genève, sans que l'affaire n'ait été ébruitée, ou presque: seule la RSR était parvenue, début novembre, à en dessiner les contours. Pour la première fois, le Conseil d'Etat genevois, qui a la haute main sur le dossier, dévoile la philosophie d'un projet pharaonique. Ce dernier regroupera des instituts de pointe dans les neurosciences, dessinant un premier axe articulé autour de l'enseignement et de la recherche (lire ci-dessous). Un second volet sera lié à la promotion de la culture avec la création éventuelle d'un musée Guggenheim.

Si le gouvernement soutient à l'unanimité la démarche, deux ministres s'en font déjà les messagers: le libéral Mark Muller, chargé des Constructions, et le socialiste Charles Beer, chef de l'Education. Un amiral en chef a été désigné par le gouvernement: Charles Kleiber, ancien secrétaire d'Etat à l'Education et à la recherche. Un concours d'architecture sera organisé en 2010.

Cette fois, c'est sûr: Genève se réapproprie son territoire. Après le vaste projet de la Praille, c'est au tour de la pointe de la Jonction d'être revalorisée, puisque cette péninsule du centre-ville, où s'unissent l'Arve et le Rhône, accueillera le projet. Défiguré depuis bien longtemps par les dépôts des Transports publics genevois, l'idyllique site a déjà fait l'objet de plusieurs projets avortés. Ce qui distingue celui-ci des autres, c'est son envergure lémanique, puisqu'il implique notamment l'EPFL, et son ambition en termes de rayonnement pour Genève. Entretien.

Le Temps: Le Conseil d'Etat a enfin empoigné le destin de la pointe de la Jonction. Elle va accueillir un projet phare pour la région lémanique. En quoi consiste-t-il?

Mark Muller: Ce site magnifique, un des plus beaux du canton, est extrêmement mal valorisé puisqu'il accueille des dépôts des Transports publics genevois (TPG). Cela constitue un anachronisme dans l'urbanisme de notre canton. Surtout quand on voit qu'autour, toute une nouvelle partie de la ville est en profonde mutation, avec les projets de la Praille et d'Artamis. Nous sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait profiter de ce lieu pour créer un pôle d'excellence à Genève, articulé autour de deux axes: l'enseignement et la culture. Il s'agit d'en faire le CERN du XXIe siècle! Sur ces terrains, qui appartiennent à l'Etat, il y aura des infrastructures liées à ces deux domaines, mais ce n'est pas tout: nous prévoyons environ 200 logements étudiants, qui s'inscriront dans le prolongement du quartier universitaire voisin, ainsi qu'un parc. Aujourd'hui, personne ne s'y promène: nous voulons rendre cet espace aux Genevois.

– On parle d'y installer notamment un centre de recherche sur le thème du cerveau et de la conscience en collaboration avec l'EPFL. Pourquoi ce choix?

Charles Beer: Un tel projet trouve sa place à Genève, où l'Université est déjà à la pointe de la recherche dans le domaine des émotions. Il s'agit d'un terreau fertile de collaboration entre l'Université de Genève, celle de Lausanne et l'EPFL. Si une telle coopération devait se concrétiser entre les trois institutions, ce serait une première. Le Conseil d'Etat tient beaucoup à favoriser ce type de synergies aux niveaux lémanique et romand. Il faut également y associer les hautes écoles spécialisées (HES). Cela dit, à ce stade, les projets foisonnent, tout est évolutif.

M. M.: Dès qu'on a évoqué nos intentions pour la pointe de la Jonction, cela a suscité un grand enthousiasme dans différents milieux. Beaucoup de gens se sont approprié l'idée et ont mené des réflexions indépendantes les unes des autres. Le Conseil d'Etat a donc mandaté Monsieur Charles Kleiber, ancien secrétaire d'Etat à l'Education et à la recherche, pour coordonner et formuler une proposition avec plusieurs variantes.

C. B.: Il reviendra au gouvernement de trancher: le projet devrait être présenté en décembre. Mais, aujourd'hui déjà, nos collègues sont informés et unanimes sur le fait qu'il faut investir ce site.

– Quelles sont les pistes envisagées pour le volet culturel du projet?

M. M.: J'ai réalisé que nous avons à Genève un certain nombre de collections d'art privées qui ne sont pas exposées et qui risquent de quitter le canton, comme c'est déjà le cas d'une partie de la collection Huber. J'ai alors imaginé la création d'un musée Guggenheim à Genève. Des contacts ont été pris avec la Fondation Guggenheim.

C. B.: D'autres projets sont également envisagés, comme celui de créer un pôle des arts visuels. C'est un quartier où les arts contemporains, avec la proximité du Mamco, sont très présents. Pour la HES aussi, il s'agit d'éviter la concurrence stérile dans le domaine des arts et de la musique avec l'Ecole cantonale d'art de Lausanne (ECAL), en développant des synergies.

– Cela paraît très ambitieux, surtout en pleine crise économique. Avez-vous chiffré le coût du projet?

C. B.: Pas encore, mais il y a une claire volonté du Conseil d'Etat d'investir dans des infrastructures universitaires. Au projet de budget 2009, nous avons inscrit la cinquième étape du Centre médical universitaire et la subvention à la Maison de la Paix, futur siège de l'Institut de hautes études internationales et du développement. Nous ne savons pas combien de temps durera la crise, et il est important d'investir dans des projets dans le cadre d'une politique anticyclique.

M. M.: La Fondation Hans Wilsdorf (ndlr: propriétaire de Rolex) nous a déjà fait part de sa volonté de soutenir le projet. Des banques sont également intéressées. Il y a une volonté de s'appuyer largement sur les partenariats public-privé. D'ailleurs, en ce qui concerne le volet culturel, les mécènes ont complètement pris en charge la réflexion. Quant aux logements, ils seront entièrement financés par des privés. L'Etat accordera un droit de superficie.

C.B.: Le partenariat public privé est applicable avec la loi actuelle de l'université comme avec celle soumise en votation le 30 novembre prochain. Mais il va de soi qu'il serait plus difficile de trouver de tels partenariats sans vote de la nouvelle loi.

– Reste un obstacle de taille: les dépôts des TPG, éternel frein à la revalorisation du site. Les avez-vous convaincus de déménager?

M. M.: Ils cherchent activement un nouveau site. A ce stade, leurs bâtiments ne sont pas amortis, mais nous n'allons pas nous arrêter pour ce seul motif. Nous trouverons le moyen de financer ce déménagement.

– Avez-vous déjà une vision architecturale du projet?

C. B.: Nous lancerons un concours d'architecture. Si tout se passe bien, il aura lieu en 2010 et on pourra se promener dans le parc en 2015.

M. M.: Notre principale préoccupation est de préserver la qualité naturelle de ce site au bord de l'eau. Nous ne voulons pas bourrer l'espace, comme avaient tendance à le faire les précédents projets, avortés.

– En quoi ce projet va-t-il révolutionner l'avenir de Genève?

M. M.: Il ne s'agit pas seulement d'infrastructures, comme c'est le cas pour les projets de la Praille ou du site d'Artamis, mais de donner à Genève un nouveau pôle d'excellence dans le domaine de la connaissance. Même si nous continuerons à valoriser nos atouts, comme la Genève internationale et la finance, nous avons décidé de ne pas nous reposer sur nos acquis. Qui sait? L'ONU pourrait décider de quitter Genève du jour au lendemain… Comme le CERN avait découvert l'Internet au XXe siècle, le futur pôle de la Jonction pourrait être le creuset d'avancées majeures.

C. B.: On attend beaucoup des scientifiques et de la recherche. C'est pour cela que l'on veut favoriser la collaboration avec des chercheurs: ils sont mieux placés que nous pour apporter cette vision d'avenir.