Ceux qui miseraient sur les sentiments proeuropéens des syndicats suisses pour les convaincre d'accepter sans mesures de sauvegarde supplémentaires l'élargissement des accords de libre circulation doivent rabaisser leurs espoirs. C'est l'avertissement que le président central du Syndicat industrie et bâtiment (SIB), Vasco Pedrina, veut faire passer alors que s'ouvre à Bruxelles ce nouveau volet des négociations.

«L'Union syndicale suisse (USS) n'approuvera l'extension de la libre circulation des personnes aux pays de l'Europe de l'Est qu'à la seule condition que des mesures efficaces soient prises pour prévenir le risque de sous-enchère salariale et sociale, écrit-il dans un article à paraître cette semaine dans l'hebdomadaire du SIB. Cette fois nous n'aurons aucune chance de convaincre notre base syndicale à renoncer au référendum et tous les salariés à donner leur feu vert sans avoir obtenu les mesures complémentaires demandées. Ce n'est pas une menace, c'est une estimation sobre de ce qui nous attend.»

Le Temps: Pourquoi craindre davantage l'extension de la libre circulation à l'Europe de l'Est qu'à celle du Sud?

Vasco Pedrina: Il y a des différences quantitatives et qualitatives très importantes entre l'Espagne, le Portugal ou la Pologne et la Hongrie. Le fossé social entre la Suisse et l'Europe de l'Est est nettement plus grand: le salaire moyen dans l'industrie suisse est sept fois supérieur à celui de la Pologne, le taux de chômage polonais est sept fois plus élevé. On s'attend également à un exode agricole important.

Alors que l'émigration de l'Europe du Sud ne concernait que les travailleurs les moins qualifiés, les travailleurs de l'est sont plus qualifiés et ce sont eux qui émigreront. Nous allons nous trouver face à une sous-enchère salariale dans de nouvelles branches économiques: industrie, transports routiers, soins hospitaliers. Et pas uniquement dans le secteur du bâtiment.

Autre problème, la syndicalisation en Europe de l'Est est réduite à peu de chose. Pas de conventions salariales, marché du travail sans règles, il sera difficile pour les syndicats suisses de mettre en place des systèmes de contrôle avec des partenaires des pays d'émigration.

– Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de mouvements migratoires massifs entre pays européens.

– Il ne faut pas un grand nombre d'immigrés pour déclencher un phénomène de sous-enchère. 200 000 Polonais travaillant dans la construction en Allemagne ont suffi pour provoquer de grands dégâts dans les conditions sociales, mais aussi dans la qualité des constructions.

– Des mesures de protection ont été acceptées avec les premiers accords bilatéraux et s'étendront automatiquement aux ressortissants de nouveaux pays. Des retouches sont superflues, estiment le patronat et le Conseil fédéral.

– Il faudrait déjà que les cantons et le patronat ne traînent pas les pieds pour appliquer les premières mesures acceptées. Or, à ce jour seuls cinq cantons ont mis en place des commissions tripartites pour vérifier les conditions de travail, et notamment les salaires minimaux, dix préparent quelque chose. On ne voit rien dans les autres cantons; nous n'avons plus confiance. Nous demandons à ce que ces commissions puissent proposer, à titre préventif, de donner force obligatoire aux conventions collectives dans certaines branches. Nous voulons assouplir les conditions pour faire entrer en force les conventions collectives. Puisque trop d'autorités se défilent, il faut renforcer les contrôles. Nous exigeons l'engagement dans les cantons d'un inspecteur pour 25 000 emplois. Nous ne voulons qu'une chose: faire respecter les réglementations sociales en vigueur en Suisse.

– Est-ce que le SIB ne fait pas simplement que jouer ses muscles avant les négociations?

– Non. Le climat politique a changé en Suisse. Avec le vent de néolibéralisme, il y a un durcissement sur les questions sociales. Le Conseil fédéral appuie les propositions de droite. Nous avons assez fait de sacrifices.