Est-il judicieux que les élus continuent de prendre l’avion pour leurs déplacements en Europe? La question se pose aujourd’hui dans le canton de Fribourg. Samedi, le quotidien La Liberté interrogeait en effet le séjour cette semaine du Conseil d’Etat à Londres, estimant que cette escapade de trois jours effectuée en avion démontrait que «le gouvernement n’avait rien compris aux enjeux climatiques». Une critique relayée dimanche par un communiqué narquois de l’UDC (qui n’a pas de représentant au gouvernement) dénonçant le mauvais exemple donné au moment où les étudiants renoncent aux voyages d’études en avion.

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Depuis le début de l’année, le sujet est brûlant. La jeunesse suisse est dans la rue pour dénoncer l’inaction des politiques en matière de défense de l’environnement. Les actions se multiplient, notamment en vue de diminuer l’usage de l’avion, source importante d’émissions de CO2, pour les courtes distances. Dans ce contexte, le séjour de la délégation fribourgeoise fâche. «C’est clairement plus qu’une maladresse, s’insurge Céline Vara, la vice-présidente des Verts suisses. D’autant plus que ce séjour ne revêt pas de nécessité absolue pour Fribourg.» L’écologiste neuchâteloise insiste sur le devoir d’exemplarité des autorités: «Comment expliquer aux jeunes qu’ils ne doivent pas prendre l’avion pour passer un week-end à Londres, si les politiciens eux-mêmes le font?»

Voyage compensé écologiquement

Du côté des autorités du canton de Fribourg, on dit comprendre les inquiétudes environnementales. «Le Conseil d’Etat travaille d’ailleurs sur un plan climatique», insiste la chancelière d’Etat Danielle Gagnaux, qui assure que le voyage sera compensé écologiquement. Elle le justifie néanmoins: «Deux fois par année, le gouvernement organise une journée au vert [qui peut durer deux ou trois jours, ndlr] qui nous permet de prendre de la hauteur afin de réfléchir à l’avenir du canton. Habituellement, nous restons en Suisse, mais parfois nous nous rendons à l’étranger.»

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En 2018, le Conseil d’Etat s’était déplacé à Copenhague et Tallinn, deux villes pionnières en matière de cyberadministration. Cette année, le collège a répondu favorablement à l’invitation de l’ambassadeur suisse à Londres, le Fribourgeois Alexandre Fasel. Le programme concocté par le diplomate comprend notamment des rencontres avec des Suisses actifs dans l’économie anglaise et des députés britanniques. «La plus-value du séjour nous paraissait importante», souligne encore Danielle Gagnaux.

Motion dans le canton de Neuchâtel

Dans d’autres cantons, on commence à prendre des mesures. Il y a quelques jours, le 26 juin, le Grand Conseil neuchâtelois soutenait une motion de la Verte Clarence Chollet visant à réduire drastiquement les vols effectués par les membres de l’administration cantonale, fonctionnaires et élus. «La motion acceptée, le Conseil d’Etat a deux ans pour rendre son rapport, rappelle la chancelière d’Etat Séverine Despland. Mais il est certain que nous ne pouvons plus ignorer cette problématique, objet de nombreuses interpellations ces derniers mois.»

A Genève, une motion similaire des Verts a été acceptée par le Grand Conseil au début mars. Le Service du protocole précise qu'il propose déjà «systématiquement le moyen de déplacement le moins polluant» pour les visites du Conseil d’Etat in corpore: «Il en est de même pour les voyages individuels des élus, pour lesquels le train est systématiquement privilégié lorsque cela est possible.»

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«La question ne s’est pas encore posée pour un voyage du gouvernement», relève de son côté le chancelier d’Etat du canton de Vaud Vincent Grandjean, qui poursuit tout en nuance: «Il est certain que nous devrons à l’avenir prendre en compte cette question climatique de plus en plus aiguë. Néanmoins, il ne faudrait pas non plus en arriver à renoncer à un voyage d’importance sur le seul critère du moyen de transport.»

Charge symbolique

Le politologue Pascal Sciarini est quant à lui frappé par la rapidité avec laquelle ces considérations liées aux vols en avion se sont imposées dans le débat public. «Il y a une année, personne n’aurait remis en cause le voyage d’un gouvernement cantonal à Londres.» Le professeur de l’Université de Genève comprend l’impératif d’exemplarité qui commence par le haut, mais il trouve «des circonstances atténuantes» aux élus fribourgeois, «s’il s’agit d’un voyage, une seule fois, organisé depuis longtemps»: «Il y a une forte charge symbolique, mais le nombre de vols effectués par des politiciens demeure sans commune mesure avec ceux des hauts cadres de l’économie privée.»