Depuis ce qu'il est convenu d'appeler «l'incident de la place Fédérale» – l'accès de fureur du président chinois Jiang Zemin lors de sa visite à Berne, au mois de mars dernier – la diplomatie et l'économie suisses vivent dans la hantise de représailles chinoises. Les appréhensions concernaient notamment le déroulement de la prochaine visite en Chine de Pascal Couchepin, le ministre suisse de l'Economie, qui avait été prévue pour le mois d'octobre. Cette visite devait notamment avoir pour but de réaffirmer la cordialité des liens bilatéraux (notamment économiques) et de faire oublier la colère présidentielle. Mais, a appris Le Temps, le voyage est repoussé et aucune nouvelle date n'a pour l'instant été trouvée pour la venue de Pascal Couchepin en Chine.

«Nous avions retenu le mois d'octobre parce que la pause du parlement suisse permet au conseiller fédéral en charge de l'économie de se libérer, explique Catherine Kellerer, de l'Office fédéral des affaires économiques extérieures (OFAE). Mais les Chinois nous ont averti que ce serait difficile en raison des célébrations du cinquantième anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine. Nous essayons de trouver une autre date, mais ce n'est pas simple. Nous avons proposé la première semaine de novembre, mais on nous a informé que le ministre chinois du Commerce, qui sera le principal hôte de Pascal Couchepin, sera sans doute en tournée dans deux pays européens. On n'en sait pas plus pour le moment.»

«Toujours le bienvenu»

Y a-t-il un lien entre les atermoiements concernant le voyage de Pascal Couchepin et les frictions du mois de mars dernier? Les diplomates des deux pays le démentent vigoureusement. «Nous essayons d'organiser cette visite, mais il est difficile de changer le programme de notre ministre. Pascal Couchepin est toujours le bienvenu», explique Li Binggang, porte-parole de l'ambassade de Chine à Berne. «Je ne pense pas que ce soit une mesure de rétorsion, ajoute un diplomate suisse. Il n'est pas question d'annuler la visite. Ce n'est pas une manifestation de mauvaise humeur. S'ils s'opposaient à quatre ou cinq dates proposées par la Suisse, ce serait différent.» Or, seules deux dates se sont pour l'instant heurtées à une fin de non-recevoir.

L'optimisme affirmé des deux côtés ne veut pourtant pas dire que les rétorsions ne viendront jamais. La Chine considère officiellement que la visite de Jiang Zemin – au cours de laquelle le président chinois avait été forcé de s'engouffrer dans le Palais fédéral sous les sifflets – a été entachée d'une «erreur néfaste». Mais, ajoute Li Binggang, «la Chine ne veut pas que cet incident porte atteinte aux relations bilatérales. Il n'y aura pas de rétorsions, au moins durant la visite de M. Couchepin.» Une formulation qui laisse tout de même la porte ouverte à des manifestations ultérieures de mauvaise humeur.

«La Suisse n'a pas réalisé l'importance de cet incident»

Les milieux économiques sont les plus impatients de voir le conseiller fédéral valaisan s'envoler pour l'Extrême-Orient, tout comme ils avaient été les plus prompts à critiquer Ruth Dreifuss pour la façon dont la visite de Jiang Zemin avait été organisée. «Nous voulons que nos relations avec la Chine retournent à la normale, explique René Buholzer, du Vorort, l'organisation faîtière des grands exportateurs suisses. Nous avons constaté que la réputation de la Suisse là-bas a souffert. Jiang Zemin a perdu la face et cela a marqué les esprits. La Suisse n'a pas vraiment réalisé l'importance de cet incident. Nous voulons faire oublier cela.» La visite de Pascal Couchepin aurait constitué une première étape dans cette direction. Mais, pour «oublier», il faudra encore attendre.