«Cela me fait de la peine pour lui, mais Monsieur Schwaller n’est pas un Romand. Le sénateur Schwaller est un Suisse alémanique.» En décochant une flèche, ce week-end, contre le joker du PDC dans la course à la succession de Pascal Couchepin, le président du Parti radical, Fulvio Pelli, Tessinois, a ouvert un débat qui ne se clora pas sans dégâts.

Le conseiller aux Etats fribourgeois Urs Schwaller est-il, ou peut-il être considéré comme un Romand? Et les Romands peuvent-ils accepter ce juriste singinois bilingue comme un de leurs représentants? «Puisqu’il a été ouvert, fût-ce à la faveur d’une manœuvre électorale, ce débat doit être mené», convient l’ancien rédacteur en chef de Die Zeit, Roger de Weck. Mais aux yeux du journaliste, Fribourgeois bilingue lui aussi, «cette discussion est rétrograde, dans une Europe où nombre de citoyens sont binationaux et dans un pays fier de son brassage des cultures». Pour Roger de Weck, «Schwaller est Freiburger et Fribourgeois». S’il faut bien sûr, dit-il, veiller à une représentation équilibrée des régions au sein du Conseil fédéral, «tenons compte du fait que de plus en plus de Suisses portent en eux deux cultures, à l’image d’Urs Schwaller. Cela ne devrait pas constituer un handicap, mais un atout.»

Préfet du district de la Singine à 33 ans, conseiller d’Etat fribourgeois en charge des Finances cinq ans plus tard, Urs Schwaller se définit lui-même comme appartenant à la minorité alémanique d’un canton romand. Et par conséquent, originaire d’un canton romand. Mais dans la salle feutrée du Conseil des Etats, qu’il a rejoint en 2003, le chef du groupe PDC aux Chambres ne prend aujourd’hui la parole qu’en allemand.

Urs Schwaller peut-il prétendre au siège de Pascal Couchepin? De toute évidence, la route du sénateur démocrate-chrétien reste semée d’embûches. Car des voix, y compris à l’intérieur de son parti, s’indignent que le Fribourgeois, récemment en embuscade pour succéder à l’Alémanique Samuel Schmid, «laisse également ouverte la perspective de succéder au Romand Pascal Couchepin», entend-on.

Pour le spécialiste de la Suisse romande, le socialiste François Cherix, la question de fond reste la suivante: «Veut-on continuer à se vanter de notre multiculturalisme? Si oui, alors nous devons être prêts à le traduire en actes.» En ce sens, malgré l’injonction floue prévue par la Constitution fédérale quant à la représentativité des minorités, François Cherix estime que le Conseil fédéral devrait être constitué en permanence de quatre ministres alémaniques, deux Romands et un Tessinois. «Aujourd’hui, le siège de Pascal Couchepin est clairement romand», poursuit François Cherix. «Si l’on veut traduire le multiculturalisme dans les institutions, il faut donc élire un Romand. Or Urs Schwaller n’est pas Romand.»

L’été devrait donc donner lieu à plusieurs prises de position ou attaques contre une éventuelle candidature du PDC singinois Urs Schwaller. Avec le risque que, si la polémique enfle ces prochaines semaines, les soutiens du démocrate-chrétien fribourgeois pourraient alors vaciller. Le débat donnera-t-il lieu à une guerre des tranchées? Le quotidien zurichois Tages-Anzeiger, aux premières loges en 2002 pour défendre la socialiste fribourgeoise Ruth Lüthi – qui avait fait les frais de ses origines alémaniques lors de l’élection de Micheline Calmy-Rey –, a choisi son camp. Dans un commentaire sévère à l’égard de Fulvio Pelli, son auteur Jean-Martin Büttner, lui-même bilingue, critique ainsi l’exigence d’élire «un Romand pur». «Cela ne plaira pas forcément à tous les Romands, explique-t-il au Temps, mais Urs Schwaller, en étant Fribourgeois et bilingue, peut très bien représenter la Suisse romande. Lorsque Joseph Deiss a été élu au Conseil fédéral, il ne me semble pas qu’il ait subi des attaques venant de Suisse alémanique. En revanche, le débat mené autour de l’origine de Ruth Lüthi était écœurant.»

A Berne comme dans le reste de la Suisse, nombreux sont ceux, d’ailleurs, qui ne souhaitent pas revivre pareil épisode. «En ce sens, Urs Schwaller a de la chance que ce débat ait lieu si longtemps avant l’élection au Conseil fédéral, ce qui permet une discussion sereine et non pas une polémique de dernière minute», estime Ruth Lüthi elle-même. «D’un côté, je comprends la revendication des Romands», poursuit la bilingue aux origines soleuroises. «Jamais, d’ailleurs, je ne me serais portée candidate sans le soutien de mon canton de Fribourg. Ce débat est certes très difficile, mais la sensibilité des Romands doit être prise au sérieux. Toutefois, les Genevois, les Vaudois et les Neuchâtelois devraient aussi développer une sensibilité à l’égard des Fribourgeois. Car nous ne sommes jamais assez Romands ni assez Alémaniques.» Urs Schwaller? «Il est Fribourgeois. Fribourg étant un canton romand, il fait partie de la Suisse romande», estime Ruth Lüthi. «Mais, quel que soit le candidat, conclut-elle, il a intérêt à être ­accepté et reconnu par les ­Romands. C’est à eux qu’il revient de se positionner face à une ­éventuelle candidature d’Urs Schwaller. La clé du débat est dans les mains des Romands.»