Sans conteste, il aura été l'artisan des hautes écoles spécialisées (HES) de Genève. Directeur de la Haute Ecole de Genève, qui chapeaute les HES de gestion, d'ingénierie, de la santé et du social, Jacques Thiébaut quittera son poste à fin juillet. A 59 ans, il fait valoir un droit à une retraite anticipée. Mais ce départ révèle une divergence de vues avec son responsable politique, le conseiller d'Etat socialiste Charles Beer.

Le réseau des HES genevoises compte sept écoles et quelque 3000 étudiants. Il est intégré dans un ensemble intercantonal, la HES de Suisse occidentale (HES-SO), créé pour répondre aux exigences des autorités fédérales, qui reconnaissent les filières tout en faisant pression pour regrouper les cours. A Genève, la HES vient de connaître une année agitée. En février 2004, le centre horticole de Lullier s'est trouvé sur la sellette pour avoir fourni à titre privé des services au chancelier du canton. Puis, en mars, l'annonce d'une réduction de l'enseignement en céramique aux Arts Appliqués a provoqué une levée de boucliers des étudiants et des professeurs.

Relations tendues

Jacques Thiébaut en a vu d'autres. Alors patronne du Département de l'instruction publique (DIP), Martine Brunschwig Graf l'a fait venir du privé pour diriger l'Office d'orientation et de formation professionnelle, puis l'a nommé à la tête du groupe de travail qui a conçu la structure genevoise. Cas unique en Suisse, il a affronté en juin 1997 une votation populaire sur la création de la HES. Ensuite, il a dû composer avec une partie des enseignants, réticents à l'intégration des écoles genevoises dans la HES-SO, puis a négocié une fastidieuse révision du statut des professeurs.

Aujourd'hui, le directeur démissionnaire relève que «le vote populaire a donné une assise à la HES. Depuis, on a beaucoup parlé d'elle à travers ses crises, mais l'essentiel a été fait.» Il refuse de commenter les raisons de son départ. Au DIP, le secrétaire général Frédéric Wittwer dément toute divergence de vues profonde entre le directeur et le conseiller d'Etat Charles Beer: «Jacques Thiébaut a très largement contribué à la mise sur pied de la HES et à son intégration, il a beaucoup donné, on peut comprendre qu'il fasse valoir un droit à la retraite.»

Toutefois, selon plusieurs avis, les relations entre les deux hommes sont peu à peu devenues tendues. Le style de Charles Beer, volontiers interventionniste et souvent avide de consulter la base – professeurs, directeurs d'écoles – aurait déstablisé le directeur général, situé à un niveau administratif délicat, entre les établissements et le Département. Surtout, les points de vue sur la manière d'intégrer les écoles genevoises à la structure intercantonale semblent différer. Certains font part de la «parfaite loyauté» de Jacques Thiébaut face aux institutions genevoises, mais le directeur est aussi tenu de penser en terme de région, c'est-à-dire à l'échelle de la HES-SO. Et cette dimension lui a toujours tenu à cœur – comme à Martine Brunschwig Graf.

Or, depuis quelques mois, Charles Beer ne cache plus ses réserves face à l'organisation et au financement de la HES-SO. A la rentrée 2004, il comparait cette dernière à «une fontaine de Niki de Saint-Phalle, en fragile équilibre». Il aurait tout aussi bien pu parler d'une machine de Tinguely: le scepticisme est manifeste. Le canton doit encore faire des choix cruciaux dans certaines matières, la musique et le pôle artistique, certaines filières techniques ou de la santé et du social… Les directeurs d'écoles ne manquent pas de rappeler le caractère particulier de Genève, mais l'administration fédérale se montre coriace. Dans cette situation, Jacques Thiébaut a pu préférer laisser la main à une nouvelle équipe. Président du comité directeur de la HES-SO, Marc-André Berclaz regrette: «Son départ m'attriste. Il a été un artisan de notre HES, notamment dans la mise au point d'outils de gestion, et il a fait preuve d'un précieux bon sens.»