Il le dit, le redit, le reredit, le répète sans cesse et l’a encore fait savoir au Temps mardi: Walter Thurnherr «ne se tient pas à disposition» de son parti pour succéder à Doris Leuthard. Mais rien n’y fait: à deux jours du délai fixé par le PDC suisse pour le dépôt des dossiers, son nom resurgit constamment dans les conversations. Il y a une double raison à cela. «Il est le meilleur», résume une source qui l’a côtoyé alors que l’Argovien était secrétaire général du Département fédéral des infrastructures, le DETEC de Doris Leuthard.

On lui reconnaît une excellente maîtrise des dossiers, une autorité naturelle doublée de l’entregent nécessaire pour calmer les esprits échauffés lors de pourparlers difficiles, un sens stratégique aiguisé, sans oublier les indispensables compétences linguistiques exigées pour l’exercice de la charge de conseiller fédéral.

Autre avantage: il connaît de l’intérieur plusieurs départements, puisque, avant de devenir chancelier de la Confédération en 2016, il a occupé des fonctions dirigeantes au DFAE, au Département fédéral de l’économie et au DETEC. Seul handicap, si cela devait en être un: il a le même âge que Doris Leuthard. Tous deux sont nés en 1963. Ses aptitudes n’ont d’ailleurs pas échappé à d’autres: son nom a aussi été murmuré pour la succession de Susanne Ruoff à la tête de La Poste.

Pas d’irrépressible enthousiasme

La seconde raison est le fait qu’aucune des candidatures officielles ne s’impose naturellement, contrairement à Doris Leuthard en 2006 pour la succession de Joseph Deiss et à Karin Keller-Sutter cette année pour relayer Johann Schneider-Ammann. Ni la conseillère nationale Elisabeth Schneider-Schneiter (BL), ni la conseillère d’Etat Heidi Z’graggen (UR), ni le conseiller aux Etats Peter Hegglin (ZG) ne déclenchent un irrépressible enthousiasme. C’est pourquoi, sous réserve de ce que décidera Viola Amherd, le nom de Walter Thurnherr est sans cesse évoqué malgré les dénégations répétées de l’intéressé.

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Le chancelier élu conseiller fédéral? Le cas ne s’est jamais produit. En 1983, pour la succession de feu Willi Ritschard, des élus de droite songèrent à lancer dans la bataille le chancelier Walter Buser, membre du PS, pour barrer la route à la Zurichoise Lilian Uchtenhagen. Mais cette stratégie se heurta au refus du groupe parlementaire socialiste et Walter Buser «déclina l’offre», selon la notice biographique publiée naguère sur le site de la Chancellerie fédérale. C’est le Soleurois Otto Stich qui fut finalement élu.

Il faut être éligible au Conseil national

Une éventuelle élection de Walter Thurnherr nécessiterait quelques éclaircissements. En tant que chancelier, il participe aux séances du gouvernement. Peut-il se porter candidat? Aucune règle ne l’interdit. Mais la Constitution dit que les membres du Conseil fédéral «sont nommés pour quatre ans et choisis parmi les citoyens et citoyennes suisses éligibles au Conseil national».

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Or, en raison de la séparation des pouvoirs, Walter Thurnherr ne remplit pas cette condition. Sa fonction actuelle de chancelier ne le rend pas éligible au parlement. L’ancien vice-chancelier Oswald Sigg est d’avis qu’il devrait démissionner pour être candidat à la succession de Doris Leuthard. Le professeur de droit Andreas Auer est plus nuancé. Il estime qu’une démission au moment de l’élection suffirait. Mais il soulève une question politique et morale: «Par la force des choses, il ne pourrait plus exercer librement sa charge. Le bon sens l’inciterait à ne plus assister aux séances du Conseil fédéral», juge-t-il.

Deux centristes

Si, comme celui de Viola Amherd, le profil de Walter Thurnherr retient autant l’attention, c’est parce que tous deux sont considérés comme des centristes. Or, le représentant du PDC au Conseil fédéral joue un rôle charnière entre le bloc, certes pas toujours homogène, composé des deux UDC et des deux PLR et les deux socialistes. La désignation d’une personnalité aussi conservatrice que Gerhard Pfister – qui n’est pas candidat – renforcerait le bloc de droite au détriment des équilibres internes du Conseil fédéral.

«Ce rôle charnière est l’un des atouts du PDC, parti gouvernemental minoritaire. Doris Leuthard l’a parfaitement joué. Mais le parti a de la peine à mener une discussion sur les profils car cela risque de provoquer certaines fractures. La provenance régionale et la capacité de mobiliser des sympathisants en vue des élections fédérales de 2019 pèsent bien plus lourd à l’interne», commente l’ancien secrétaire général du parti Iwan Rickenbacher, qui n’imagine pas Walter Thurnherr devenir conseiller fédéral, car le PDC risquerait alors de perdre le poste, important pour lui, de chancelier.