Gouvernement

Walter Thurnherr, un médiateur au service du Conseil fédéral

Méconnu du grand public, le nouveau chancelier de la Confédération est un expert de l’univers russe. Et un fan d’équations

Ne l’appelez pas «huitième conseiller fédéral». Il n’aime pas cette image, même si elle a longtemps été associée au chancelier de la Confédération. Walter Thurnherr ne se considère pas comme un «huitième conseiller fédéral». «Mon rôle consiste à donner des pistes, à anticiper, à rappeler que certains problèmes ont déjà été discutés il y a dix ou quinze ans. Mais je ne décide pas. C’est le collège des sept qui décide», argumente cet Argovien polyglotte de 52 ans, marié et père de deux enfants.

Il aurait même de quoi se vanter d’être le premier conseiller fédéral plutôt que le huitième. Le 9 décembre, alors que tous les regards se tournent vers Guy Parmelin, il est le mieux élu de la journée. Avec ses 230 voix, il devance tous les ministres sortants, Didier Burkhalter étant le mieux réélu avec 217 suffrages.

Davantage de fermeté

Mais il reste modeste et insiste sur la nécessité pour le chancelier de rester en retrait. Il est cependant conscient des fortes attentes qui pèsent sur ses épaules. Celle qui l’a précédé dans cette fonction depuis 2008, Corina Casanova, a été plutôt effacée et un rapport des commissions de gestion du parlement ne l’a pas épargnée.

Revenant sur l’affaire UBS, qui a éclaté en 2008, et la crise libyenne, l’année suivante, le rapport a souligné le manque de fermeté de la Chancellerie qui, dans ce cadre, «n’a joué son rôle d’état-major du Conseil fédéral en général et du président de la Confédération en particulier que de manière très insuffisante».

Walter Thurnherr est-il bien armé pour relever les défis qui l’attendent? Son parcours laisse penser qu’il dispose d’atouts intéressants. Au début de sa carrière diplomatique, il a été confronté à des crises et s’est frotté à des stratèges aussi influents que l’ambassadeur Edouard Brunner.

D’origine saint-galloise, Walter Thurnherr est né dans le canton d’Argovie le 11 juillet 1963. Trois mois après une autre Argovienne, Doris Leuthard, qu’il n’a toutefois pas côtoyée sur les bancs d’école, mais qu’il rejoindra plus tard. Fraîchement diplômé en physique théorique à l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich, il repère une annonce pour le concours diplomatique. Il s’inscrit. «C’était l’occasion d’élargir mon horizon», confie-t-il.

Episodes russo-caucasiens

Il est retenu. Il entame sa carrière au Département des affaires étrangères (DFAE) et est envoyé comme stagiaire à Moscou en 1989, juste après la chute du mur de Berlin. Il ne le sait pas encore: l’environnement post-soviétique lui collera aux basques pendant de nombreuses années.

De 1991 à 1995, il travaille à la section planification du DFAE à Berne et devient, dès 1993, l’assistant d’Edouard Brunner dans sa fonction de représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali. En 1996, la Suisse prend la présidence de l’OSCE pour une année, comme elle le fera à nouveau en 2014.

Parce qu’il connaît déjà la Russie, il repart à Moscou. Il représente la Suisse dans la médiation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie à propos du Haut-Karabakh. «Je me souviens que c’était assez dur. Et dire que l’on n’a toujours pas trouvé de solution», soupire-t-il. Dans le cadre de ses missions, il intervient sur d’autres crises régionales, en Géorgie, en Ossétie, en Tchétchénie.

Après cette succession d’épisodes russo-caucasiens, l’Argovien ouvre une nouvelle page de son livre, celle consacrée au compagnonnage des conseillers fédéraux démocrates-chrétiens. Flavio Cotti l’embauche comme conseiller personnel en 1997. Deux ans plus tard, il le nomme à la Division politique VI, qui a la responsabilité de l’encadrement consulaire des Suisses à l’étranger. Il en prend la direction en 2000 et acquiert le titre d’ambassadeur.

Louxor et Swissair

C’est durant ce mandat que se produisent deux tragédies qui frappent directement la Suisse: l’attentat de Louxor en 1997 et le crash du vol Swissair un an plus tard. Ce double événement incite la Confédération à mettre sur pied un plan d’action pour améliorer son aide aux Suisses confrontés à de telles situations. Walter Thurnherr est à la manoeuvre.

En 2002, il devient secrétaire général du DFAE alors piloté par Joseph Deiss. L’année suivante, il passe au Département de l’économie (DFE), où il occupe le même poste, d’abord pour le compte de Pascal Couchepin puis du même Joseph Deiss. Lorsque Doris Leuthard arrive au DFE en 2006, Walter Thurnherr reste en fonction. Les deux Argoviens se découvrent des affinités, de sorte qu’il suit Doris Leuthard lorsqu’elle reprend les commandes du Département fédéral des infrastructures (DETEC) en 2011. Il en est le secrétaire général jusqu’au 31 décembre prochain.

Cette carte de visite montre qu’il est un habitué des situations de crise. «J’ai beaucoup appris au contact d’Edouard Brunner. Il savait très bien se mettre dans la tête de ses interlocuteurs. Il m’a enseigné que, dans une négociation, il fallait se placer au niveau de l’autre en commençant par lui expliquer quelles solutions on pouvait imaginer pour résoudre les problèmes auxquels son pays était confronté», raconte-t-il. Cette façon d’agir lui sera utile dans la fonction stratégique qu’on attribue au chancelier de la Confédération.

De sa formation académique, cet homme qui se montre volontiers badin conserve deux éléments: le réflexe de remettre en question ce qu’on lui présente et une passion pour les énigmes arithmétiques.

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