Christoph Blocher n'ignore plus rien du système de sécurité des Etats-Unis en guerre «contre le terrorisme». Après avoir rencontré mardi à Washington le nouvel Attorney General, Alberto Gonzales, qui conseillait naguère à George Bush d'oublier les Conventions de Genève (mais de cela, les deux hommes n'ont pas parlé…), puis Robert Mueller, le patron du FBI, le conseiller fédéral a eu une discussion mercredi avec Mac Thornberry, qui préside à la Chambre des représentants la commission chargée de superviser la grande réforme des services de renseignement américains.

Echanges naturels. La Suisse n'est-elle pas le meilleur élève de la classe anti-terroriste, comme était venu le dire à Berne l'an passé John Aschroft, le prédécesseur de Gonzales? Christoph Blocher pense que cette étroite collaboration doit se poursuivre, mais avec des «instruments à affiner», comme dit son département.

Après les attentats du 11 septembre 2001, et les pressants appels à l'aide des Américains, la Suisse et les Etats-Unis avaient conclu un «operative working arrangement», un accort opérationnel de travail pour traquer en commun les terroristes et leurs réseaux financiers, par l'échange d'enquêteurs et par d'autres moyens. L'arrangement, jamais soumis aux élus suisses, avait essuyé des critiques au parlement. C'est un instrument en effet un peu étrange, dans la mesure où il avait, pour les Américains, un objectif unique: détruire la société financière Al-Taqwa, juger ses dirigeants, en particulier Youssef Nada, qui réside au Tessin.

Dès novembre 2001, Washington affirmait que Al-Taqwa (dont la représentation aux Etats-Unis avait été fermée deux ans auparavant) était la banque de Al-Qaida, mise en place par l'organisation des Frères musulmans (dont Nada est un haut cadre) avec le puissant soutien de riches Saoudiens. Les «operatives» suisses ont enquêté, mais les suites judiciaires de leur travail tardent à apparaître, et Youssef Nada (LT du 30.03.2005) demande au Tribunal fédéral le classement de l'affaire.

Perquisitions

Les Américains, de leur côté, ont aussi mené la traque à Al-Taqwa. Le 20 mars 2002, à grand renfort de polices, un raid a été lancé contre plusieurs immeubles de Herndon, une petite ville de Virgnie, proche de Washington. Herndon abrite une forte communauté proche-orientale, et surtout plusieurs dizaines d'organisations charitables musulmanes. Les policiers s'intéressaient en particulier à la Fondation Saar, créée par une très riche famille saoudienne, les Al-Rajhi, qui a des liens étroits avec Al-Taqwa. Ils ont aussi perquisitionné la Fondation Muwafaq, qui fut dirigée par le Saoudien Yassin al-Qadi, connu à Genève, dont les Américains font aussi un financier de Al-Qaida, et qu'ils aimeraient aussi mettre à l'ombre.

Les enquêteurs américains affirment que le but est de démanteler ce qu'ils ont baptisé la «Golden Chain»: un réseau financier organisé par des cadres des Frères musulmans en Europe, pour réunir les forces de riches Saoudiens et d'organisations islamique aux Etats-Unis. Mais à Herndon, le raid de mars 2002 a mal passé. Les personnes et les organisations inquiétées ont contre-attaqué en justice, rejetant les accusations portées contre elles. Les seuls «pistes terroristes» qui apparaissent vont vers le Hamas, enfant des Frères, qui va participer aux prochaines élections palestiniennes.

L'affaire de Herndon a provoqué d'autres protestations moins attendues. Celle de Grover Norquist, ténor néo-conservateur. Norquist fut très actif il y a vingt ans dans l'aide aux moudjahidin afghans contre l'occupation soviétique. En ce temps-là, les hommes qui allaient constituer Al-Qaida étaient des alliés, financés et armés par les Etats-Unis. Les réseaux charitables islamiques étaient alors choyés. Puis l'Histoire a pris un autre chemin, et on a parfois l'impression que les Américains, aujourd'hui, pourchassent leur ombre. Christoph Blocher a sans doute raison de vouloir affiner les instruments de la coopération anti-terroriste.