Agression contre l’entente confédérale ou juste questionnement d’un tabou suisse? L’hebdomadaire Welt­woche , proche de l’UDC, a accusé jeudi les Romands d’être «les Grecs de la Suisse», peu travailleurs, gros buveurs, volontiers dépendants des assurances sociales et enclins à se plaindre – à tort – d’être opprimés par des voisins alémaniques qui les soutiennent à bout de bras.

L’article s’appuie sur des études universitaires qui mettent en lumière le gouffre béant entre Latins et Alémaniques dans leur rapport au travail. L’une d’elles, datée de 2009 et due à des chercheurs lausannois et zurichois, rappelle que 78% des Alémaniques répondent oui à la question: «Travailleriez-vous même si vous n’aviez pas besoin d’argent?», alors que les Romands sont 50% à le faire. La durée moyenne du chômage en Suisse alémanique est de 28 semaines, pour 35 semaines en Suisse romande. Autant d’indices, concluait l’étude, d’une «plus forte prévalence de la «culture du loisir» dans les régions latines, par opposition à la culture presque «workaholique» des régions germanophones».

Une autre étude, réalisée en 2006 par le Seco, montrait une Suisse divisée en trois par le chômage: il oscille entre 4 et 7% en Suisse romande, entre 2 et 4% dans le Mittelland (plateau alémanique), et entre 1 et 3% en Suisse centrale et orientale. Comme pour enfoncer le clou, un classement publié jeudi par UBS affirme que les cantons les plus compétitifs du pays sont tous alémaniques – Zurich est en tête, Genève, premier romand, huitième et Vaud, neuvième.

A l’inverse – même si la Weltwoche affirme n’avoir trouvé aucune étude «où les Romands s’en sortiraient mieux que les Alémaniques» – un rapport de la Banque Cantonale de Genève rappelait, en mai dernier, que depuis 2001 la croissance de la Suisse romande dépasse celle de la Suisse dans son ensemble. La région, écrivait la banque, fait preuve d’un «dynamisme économique supérieur au reste du pays».

Reste qu’aux yeux d’observateurs étrangers, les différences entre aires linguistiques sont flagrantes: «C’est lié à l’information que digèrent les gens, estime Charles Wyplosz, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). En Suisse romande, ils baignent dans l’ambiance culturelle du voisin français. J’ai été sidéré de voir que, lorsque les 35 heures ont été introduites, des voix se sont élevées à Genève pour faire la même chose en Suisse, alors qu’il s’agit d’une énorme ineptie économique.» Il enjoint aux Romands d’«éviter de reprendre les bêtises de la France».

Andreas Kunz, l’auteur de l’article de la Weltwoche, défend sa démarche: «Nous aimons les Romands. La Suisse serait ennuyeuse sans eux. Mais les chiffres que j’évoque sont réels, notamment les différences observées dans les zones frontalières des régions linguistiques.» Cela étant, il dit admirer le «savoir-vivre» de ses compatriotes francophones.

A Berne, la charge de la Weltwoche suscite des réactions. «On ne comprend pas notre système suisse quand on écrit de telles choses, estime la présidente de la Confédération, Eveline Widmer-Schlumpf. Chaque région a ses forces et ses faiblesses. Il y a en Suisse quatre cantons qui sont à 100% francophones et deux d’entre eux, Vaud et Genève, sont contributeurs directs de la péréquation financière intercantonale. Cela démontre que ce sont des cantons forts qui ont des finances saines. Ils ont décidé d’accepter un certain niveau d’endettement pour financer un certain nombre d’investissements. On ne peut pas les juger uniquement en fonction du taux de couverture de leurs caisses de pension. J’ai donc de la peine avec ce genre d’attaques.»

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Depuis 2001, la croissance de la Suisse romande dépassecelle du paysdans son ensemble