Sur le coup de 13 h 30 jeudi, dans une salle comble, la greffière égrène la liste des chefs d'accusation sur lesquels Werner K. Rey est acquitté. Huit ans de bataille homérique pour rien? L'acte d'accusation du procureur est élagué à vue d'œil. Mais la défense n'obtiendra pas ce qu'elle espérait. Le Tribunal pénal économique du canton de Berne reconnaît finalement Werner K. Rey coupable de tentative d'escroquerie, faux dans les titres répétés et banqueroute frauduleuse. L'escroquerie par métier est abandonnée. L'accusé est condamné à 4 ans de réclusion, sous déduction des 1203 jours qu'il a déjà passés sous les verrous. Il reste néanmoins en détention préventive, mais ne pourra de toute façon guère être maintenu sous les verrous au-delà du début de l'an prochain. Son avocat entend d'ailleurs demander sa libération immédiate, tout en déposant parallèlement un recours contre la condamnation de son client. Le procureur, qui demandait 10 ans de réclusion, compte également attaquer le verdict.

Une partie substantielle de l'acte d'accusation tombe ainsi à l'eau. Faute d'un dommage réel ou potentiel subi par les lésés – la Banque Cantonale de Berne a même réalisé un solide bénéfice –, le tribunal n'a pu reconnaître qu'une tentative d'escroquerie lors des opérations du printemps 1986 en vue de l'entrée en Bourse d'Inspectorate. Werner K. Rey s'est en revanche rendu coupable de faux dans les titres en embellissant le bilan de sa société avant de la présenter aux investisseurs, mais dans une mesure moindre que ne le prétendait l'accusation. Concernant le crédit en faveur d'Omni obtenu d'un consortium de banques, Werner K. Rey a été lavé de tout soupçon d'escroquerie. Ce prêt était en effet entièrement couvert par les actifs d'Omni. Les comptes présentés aux banques étaient toutefois des faux, a reconnu le tribunal. Quant aux délits commis dans la faillite, les juges ont là aussi légèrement adouci l'acte d'accusation.

Par l'ampleur du travail qu'elle a représenté pour les juges d'instruction, et parce qu'elle a montré les limites de l'entraide judiciaire internationale et de la justice pénale en général face à des dossiers de ce type, cette affaire aura été exceptionnelle à plus d'un titre. Le président du tribunal, le juge Thomas Maurer, n'en fait pas mystère, mais rappelle que la justice n'est pas une instance morale, ni politique, et qu'elle doit s'en tenir strictement à la légalité. Elle est liée en particulier par les seules charges pour lesquelles les Bahamas ont accordé l'extradition. Elle ne peut les étendre, pas plus qu'elle ne peut échapper à la logique inhérente du procès pénal, qui s'attache à des faits précis, étayés par des preuves, et donc peu apte à saisir dans toute son ampleur une aventure financière de cette complexité.

L'image «en noir et blanc» renvoyée par l'accusation et la défense «n'a pas simplifié notre tâche». «Lorsque le procureur décrit l'accusé comme un homme qui a tout planifié, dès le départ, y compris sa fuite aux Bahamas, cela ne correspond à aucun élément du dossier. Werner K. Rey n'est pas le criminel du siècle que nous présente l'accusation.» L'ancien patron d'Omni est au contraire apparu aux juges comme un homme «intelligent et au fait des questions financières», ce qui rend pour le moins surprenantes ses réponses évasives au procès.

Werner K. Rey a surtout «exploité les faiblesses du système». Mais les banques, souligne le président, n'ont pas toujours fait preuve de la prudence requise. Les motivations de Werner K. Rey sont purement égoïstes lorsqu'il soustrait des biens à ses créanciers, au moment où, en 1991, tout s'effondre. Rey est alors un débiteur aux abois qui cherche coûte que coûte à échapper à ses créanciers. Mais elles sont peut-être différentes lorsque Werner K. Rey embellit les comptes d'Inspectorate avant l'entrée en Bourse de cette société. Un simple jeu de Monopoly, ou une ambition d'entrepreneur? Le tribunal estime qu'il n'a pas à trancher, mais retient que l'accusé était conscient de la tromperie dans laquelle il a entretenu alors ses partenaires, qu'il l'acceptait comme un «effet accessoire».

A la sortie du tribunal, avocat et procureur tentent de présenter la décision à leur avantage. «Mon client n'est pas un escroc: seule la tentative a été retenue, et en tout cas pas le métier», essaie de raisonner le défenseur de l'accusé. «Je ne me considère pas comme le perdant, soutient de son côté le procureur Beat Schnell, qui a conduit toute la procédure aux Bahamas. Compte tenu des infractions retenues, la peine est très dure.»