Devant l'entrée sur la Ramuzstrasse, un vieux monsieur trépigne sous les yeux d'une flopée d'employés en pause cigarette, sanglés dans leur uniforme H & M. «Mais je veux faire mes courses et voir le centre!» Gentiment éconduit, il devra s'armer encore d'un peu de patience: c'est le 8 octobre prochain, à 10h, que Westside ouvrira enfin ses portes.

Du spa au McDo...

Westside? Ne croyez pas le Bernois qui vous dirait qu'il ignore ce que c'est. Impossible, tant la capitale est, depuis plusieurs jours, tapissée de centaines de panneaux publicitaires vantant l'ouverture de ce centre commercial hors norme. Le client est invité à venir y vivre une expérience unique, via des créatures de rêve hésitant entre «Shopping oder fitness?» ou «Fashion oder Kino?».

Sur le papier, la dimension et les chiffres présentés font certes dans la démesure, à défaut d'une originalité débordante: sur une superficie totale de 81000 m2 se répartissent 55 boutiques, un multiplexe de onze salles (Pathé) dont le gérant vient du centre commercial genevois Balexert, dix restaurants (la boulangerie française Paul, Starbucks, McDonald's...), un hôtel Holiday Inn de 144 chambres, ainsi qu'un aquaparc (18 bassins) et spa sur 10000m2.

Plus lourd que la Tour Eiffel

Quarante mois de travaux auront été nécessaires pour mener à bien «le plus grand chantier privé de Suisse», initié par Migros Aare. Coût total du projet: 500 millions. Bref, le client trouvera ici «de tout, du yaourt M-Budget à des bolides Ferrari ou Maserati», se félicite son directeur, André Bagioli. Mais ce qui différencie ce temple de la consommation d'un autre, c'est l'aspect visuel et «visionnaire» apporté par son concepteur: le célèbre architecte américain Daniel Libeskind signe ici sa première réalisation en Suisse, pour ce qui était son premier projet de centre commercial. Eperdue de fierté, la Migros ne trouve plus de qualificatifs suffisamment dithyrambiques pour vanter son joyau aux 11 tonnes d'acier, soit «plus que la Tour Eiffel». Et le directeur de Berne Tourisme, Markus Lergier, de déclarer à la presse locale qu'avec Westside, la capitale, déjà forte de son centre historique classé et du Centre Paul Klee de Renzo Piano, entrait dans la «Ligue des Champions de l'architecture».

Assurément, l'œuvre impressionne. Sur un arrière-fond de collines verdoyantes aux grosses fermes typiques se dresse, littéralement surgi de terre et surplombant l'autoroute, un complexe tout de lignes et d'angles brisés. Ce que Daniel Libeskind appelle des «cuts» (coupures). La froideur du béton, de l'acier et du verre contraste avec la façade de bois clair. «C'est fou», souffle un couple venu de Münchenbuchsee par curiosité. A l'intérieur, le joyau est l'ensemble aquatique, tout en variations de lumières et de températures.

«Remplir de vie»

Trivial, un architecte de renom qui se penche sur un centre commercial? Absurdité, a rétorqué le maître, connu notamment pour avoir imaginé le Musée juif de Berlin. D'origine polonaise, Daniel Libeskind est également le chef de projet du mémorial Ground Zero, sur l'emplacement du World Trade Center à New York. A la presse alémanique, il a assuré ne pas voir de différence entre un musée et un centre commercial. «En architecture, la question n'est pas de savoir si la commande est intéressante, mais si on peut la remplir de vie», a-t-il déclaré.

«Place Gilberte-de-Courgenay»

Le cœur commercial du complexe est flanqué, d'une part, d'un hôtel; et de l'autre par une résidence pour personnes âgées, comptant plusieurs chambres médicalisées sur ses 95 appartements. Une idée novatrice qui a beaucoup intéressé l'architecte. Dans le centre, les parents désireux de faire leurs courses en paix pourront déposer leurs enfants dans la garderie.

D'américain, Westside a le nom et le créateur. La démesure donnée par les chiffres? A l'échelle bernoise, sans aucun doute. Mais une fois le temple pénétré, le visiteur pourrait être agréablement surpris par son caractère humain, grâce aux nombreux angles et aux perspectives de lumière des «cristaux de verre», qui permettent de respirer dans un environnement où l'achat est roi.

Les décorations de Noël chez Globus, l'eau déjà chaude des bains extérieurs et la terrasse des saunas n'attendent plus que les visiteurs. Ils devraient, escompte la Migros, se monter à 3,5 millions par année et venir d'au moins 45 kilomètres à la ronde, notamment de Morat et Fribourg. Car Westside, situé sur l'A1 à la périphérie ouest de la capitale, a l'ambition d'être une porte vers la Suisse romande. Ce n'est pas pour rien que les rues adjacentes ont des noms francophones, comme le Bille-weg ou la place Gilberte-de-Courgenay, la place centrale où s'arrête la nouvelle station de train Brünnen Bahnhof.

Les pics de Westside ne sont en effet que la partie la plus visible d'un projet d'urbanisme en discussion depuis la fin des années 1960, actuellement en train de se réaliser: l'extension du quartier de Brünnen. Choc pétrolier oblige, les ambitions avaient d'abord été remisées au placard avant d'être ressorties avec l'ajout d'un centre de loisirs. Suivaient l'acceptation par le peuple du recouvrement d'un tronçon de l'autoroute et le concours remporté, en 2000, par Daniel Libeskind. Des oppositions, des riverains et des écologistes bloqueront l'avancée du projet jusqu'en juin 2005, date à laquelle le Tribunal fédéral finira par lui donner son feu vert.

La joie du maire

Depuis, le Tram Bern West a également été accepté. Les deux lignes de tramway devraient relier la gare de Berne à Bümpliz et Brünnen en 2010. Il y a quelques jours, les premières habitations de l'extension, 130 appartements tout neufs, ont été inaugurées par les autorités. Brünnen, qui devrait accueillir 2600 nouveaux habitants, va devenir le «nouveau quartier branché» de Berne, a déclaré le maire, Alexander Tschäppät. Qu'importent les promoteurs qui dénoncent déjà le coût excessif des parcelles, ou la crainte des habitants de Bethlehem et Gäbelbach de voir leurs loyers exploser. Un site internet incite les curieux à venir se laisser convaincre. Son nom: come west.

En voiture depuis la Suisse romande: sortie «Bern-Brünnen» de l'A1 Morat-Neuchâtel. En transports publics: ligne de bus 14 depuis la gare centrale, terminus Brünnen Bahnhof, et par train S-Bahn depuis la gare centrale, direction Morat-Neuchâtel, station Bern Brünnen. http://www.westside.ch