A Winterthour, sur les traces des djihadistes

Zurich Le départ de cinq adolescents pour la Syrie suscitele malaise dans la cité industrielle

La 6e ville de Suisse serait probablement la proie d’un réseau

La femme d’une cinquantaine d’années, pull rose, cheveux défaits, joint les deux mains sur son cœur. «Cela fait trop mal», lâche-t-elle le visage décomposé. La mère de quatre enfants n’a toujours pas récupéré sa fille de 15 ans et son garçon de 16 ans partis d’un jour à l’autre pour la Syrie. Son mari, lui, est revenu de Turquie après avoir cherché en vain les deux adolescents en décembre et alarmé les médias de leur disparition. «On ne comprend toujours pas», souffle-t-elle dans un allemand teinté d’un accent balkanique.

Dans le quartier de Steig, à Winterthour, tout le monde connaît le sort tragique de cette famille suisse d’origine serbe. Même les enfants qui circulent en tricycle et patins à roulettes n’ont pas été épargnés par le tapage médiatique autour des aspirations djihadistes des deux adolescents. Steig est une petite cité. Sept immeubles isolés entre l’autoroute et la forêt.

Les barres de béton ont été érigées en bordure de Winterthour dans les années 60 par les industriels Rieter et Sulzer. Le quartier résidentiel qui accueille des familles à bas revenus, souvent étrangères, ne compte pas de commerce, seulement une garderie et des places de jeu. Le chant des oiseaux se mêle au bruit de l’autoroute. «Getto Steig» a été sprayé sur une tôle ondulée à côté d’un terrain de basket abandonné.

Les deux adolescents ne sont pas les seuls à avoir quitté Winterthour pour des cieux plus belliqueux. Un jeune de 18 ans a rejoint l’Etat islamique en février. Un autre de 21 ans aurait été tué sur le champ de bataille en Syrie, tandis qu’un dernier, soupçonné de vouloir rejoindre l’EI, a été arrêté à l’aéroport de Zurich il y a deux semaines, avant d’être relâché lundi. Le nom de la ville industrielle est associé à chacun de ces départs, provoquant un véritable malaise. Que se passe-t-il dans cette agglomération de 108 000 habitants, deuxième localité du canton de Zurich? Preuve de la crispation ambiante, les autorités communales interdisent fermement à tous leurs services de s’exprimer, alors qu’une task force aurait été mise sur pied pour empoigner le problème.

Winterthour n’est pourtant ni Marseille ni Lunel. La 6e ville helvétique ne connaît pas les problèmes d’intégration et de désœuvrement de certaines cités françaises. Le taux de chômage a reculé à moins de 4% ces dernières années. Siège de la Haute Ecole des sciences appliquées de Zurich, la localité est même devenue un centre jeune et culturel dynamique.

L’ancien quartier ouvrier de Töss, dont les immeubles de Steig font partie, est progressivement occupé par la classe moyenne, les maisons individuelles se multipliant non loin des voies de chemin de fer. «Winterthour est une ville helvétique de taille moyenne tout à fait classique», souligne Beat Sutter, travailleur social de rue.

Le Zurichois se rend quotidiennement auprès des jeunes, dans les parcs ou les centres commerciaux – leur lieu de réunion de prédilection. «Le djihad n’a jamais été un thème ici, insiste l’éducateur. Je rencontre parfois des adolescents musulmans, mais ils ne sont pas pratiquants. La guerre en Syrie n’est devenue un sujet de discussion que depuis la disparition du frère et de la sœur en décembre. Tous les jeunes trouvent ces départs terribles, incompréhensibles», souligne-t-il. Le trentenaire paraît tout aussi stupéfait. «Je pense qu’il y a un intermédiaire ici. En cinq mois à peine, le frère se serait radicalisé et aurait décidé de partir en Syrie. C’est incroyablement rapide. Il doit y avoir un relais ici pour faciliter un tel processus», estime-t-il.

Le djihadiste de 18 ans, parti en février, a connu également une radicalisation éclair. Le catholique d’origine se serait converti à l’islam en 2014, et aurait abandonné son apprentissage pour partir il y a deux mois, selon l’émission Rund­schau qui l’a contacté par Internet.

Président d’une des six communautés islamiques de la ville, Atef Sahnoun connaissait l’adolescent de 16 ans qui a pris le chemin de la Syrie, et il croit, lui aussi, à l’intervention d’une tierce personne.

Nous retrouvons le responsable de la communauté An’Nur sur la terrasse d’un kebab, accompagné de sa fille de 9 ans et de son frère tunisien. Atef Sahnoun a fondé la mosquée en 2009 dans une zone industrielle à l’est de la ville. Le lieu de prière réunit les vendredis une centaine de musulmans de toutes les origines – «des Arabes, des Albanais, des Suisses convertis», énumère le responsable.

«Nous sommes les seuls ici à proposer une traduction simultanée des prêches en allemand, avec des écouteurs. Beaucoup de jeunes nés en Suisse n’ont pas été éduqués en langue arabe et ont besoin d’écouter la prière dans leur langue maternelle pour la comprendre», souligne-t-il. Vêtu d’un jeans, d’une chemise à manches courtes et de lunettes de soleil, l’homme d’affaires qui dirige sa propre société d’assurances, de crédit et d’export/import à Winterthour œuvre à titre bénévole pour la communauté musulmane.

«Nous avions engagé auparavant l’imam Selman Ramadani, d’origine macédonienne, pour donner des cours aux jeunes en allemand les samedis matin. Mais celui-ci a décidé de partir il y a quatre ans et d’ouvrir sa propre mosquée à Embrach. Beaucoup de jeunes l’ont suivi», regrette le président de la communauté.

L’adolescent parti en Syrie avec sa sœur fréquentait les cours du samedi. Il a suivi ensuite Selman Ramadani, avant de revenir à Winterthour l’automne dernier, «quand l’imam d’Embrach a quitté ses fonctions», précise Atef Sahnoun.

«Il est revenu deux ou trois semaines, puis nous avons appris qu’il s’était envolé avec sa sœur. Quand son père est venu me voir, il a fallu qu’il me montre la photo de son fils pour que je le reconnaisse. Je ne me serais jamais douté: il était rieur, jovial, il ne portait pas de barbe.» La discussion s’engage alors sur sa responsabilité de président. Comment n’a-t-il pas détecté cette dérive? «Nous pouvons donner des conseils et des recommandations, mais nous ne voyons pas ce que font les jeunes au-dehors. Ils n’en parlent pas à la mosquée, car ils savent qu’ils risquent d’être surveillés», se défend-il.

«Le problème, ce sont les jeunes qui se retrouvent en fin de 9e, sans travail, sans apprentissage. Ils se font houspiller par leurs parents, rejeter par la société, et ils cherchent à s’en éloigner. Le jeune de 25 ans qui s’est fait arrêter à l’aéroport de Zurich, par exemple, était venu me voir pour me demander du travail. Il s’était marié il y a trois mois et il désespérait, il broyait du noir.»

«Dans son cas, j’ai été moins surpris», admet-il. Pourquoi ne dénonce-t-il pas systématiquement les membres qu’il soupçonne? Il soupire: «C’est délicat. Si je commence à livrer des noms dès le moindre doute, la communauté va prendre peur et penser que je suis payé pour les livrer à la police. Ils ne viendront plus», se désole le bénévole.

Les responsables religieux sont-ils tenus de respecter la ­confiance de leurs membres, comme des médecins face à leurs patients? Le débat s’enflamme avec l’intervention de son frère, en visite: «En Tunisie, chaque communauté doit donner une liste des membres aux autorités pour prévenir les cas de terrorisme. Ils n’ont pas le choix. La Suisse devrait faire pareil et exiger des ­listes.» «Il faudrait alors que l’islam soit reconnu en Suisse et qu’il y ait une organisation nationale qui coordonne cette surveillance, répond Atef Sahnoun. Toutes les communautés seraient ainsi soumises à la même obligation.»

On entame le baklava accompagné d’un expresso, alors que la discussion revient inlassablement sur cette filière mystérieuse qui agirait à l’écart de la communauté. «Il y a certainement un intermédiaire, note le président. Le jeune de 16 ans parti avec sa sœur a téléphoné trois ou quatre fois en Allemagne, à son arrivée en Turquie. Il y a donc un relais, quelqu’un qui les a recrutés.»

Tout le canton spécule sur cette filière. Lui balaie les soupçons planant sur l’organisation «Lies!», qui distribue parfois des Corans à la gare de Winterthour.

Et la mosquée d’Embrach? Le lieu de prière entretiendrait des liens avec des mouvements radicaux selon le Forum pour un islam progressiste. Fin décembre, Atef Sahnoun évoquait lui-même dans la presse zurichoise la possible responsabilité de la mosquée d’Embrach dans la radicalisation des jeunes.

En ce mois d’avril, il ne veut plus porter préjudice au jeune imam macédonien, Selman Ramadani. Il secoue la tête. «Si j’avais eu le moindre soupçon, je ne l’aurais pas employé pour donner des cours les samedis dans notre mosquée. Vous savez, j’engage ma responsabilité en tant que président. Il n’y a jamais eu aucun souci lorsqu’il était avec nous.»

Selman Ramadani aurait quitté ses fonctions à Embrach suite à des «pressions policières». «Il est constamment sous surveillance, il a eu peur», explique Atef Sahnoun. La police cantonale se refuse à tout commentaire et s’en réfère aux autorités fédérales. Le centre de compétence du terrorisme du parquet fédéral enquête à Winterthour. Une perquisition a été menée le 17 avril dans la ville, confirme André Marty, porte-parole du Ministère public de la Confédération. Sans autre commentaire.

Le frère d’Atef Sahnoun intervient à nouveau, avec le même entrain: «Il faudrait des émissions télévisées en Suisse pour montrer ce qu’est le vrai islam: une religion pacifique. Pour être musulman, il faut reconnaître les autres confessions, vivre en harmonie!»

Le soleil brûle sur la petite place au cœur de la vieille ville. Sa nièce a achevé sa glace Mövenpick; nous reprenons la route pavée bordée de terrasses animées.

«Le jeune arrêté à l’aéroport de Zurich était venu me voir pour me demander du travail»

«C’est incroyablement rapide. Il doit y avoir un relais icipour faciliter un tel processus»