«Seule, je serais peut-être restée à Zurich. En famille, cela devient financièrement difficile. Ici, il y a la possibilité de créer du nouveau. Tout n'est pas saturé.» Vanessa, mère de 35 ans, photographe, s'affaire à l'ameublement de son domicile. C'est une maison de briques jaunes et rouges, témoin d'un passé ouvrier et dont le jardin est contigu à celui de ses voisines. A Winterthour, population comme autorités sont fiers de ces jardins qui assurent à la ville son étiquette de «ville verte». Winterthour? Périphérie de Zurich? Fief déchu des décennies de l'industrie et des heures de gloire de Sulzer? Des a priori sont à gommer même si longtemps Winterthour a rimé avec ringardise et fermeture des cafés à 23 heures.

Or, Winterthour, à vingt minutes de Zurich et de son aéroport, grandit - l'air de rien - à la vitesse de l'éclair depuis une dizaine d'années. Avec un taux de croissance annuel de 1,5%, elle claironne depuis quelques jours qu'elle est une «grande ville». La sixième de Suisse avec désormais 100000 habitants contre 95540 en 2004. Et comme Vanessa, beaucoup de ces nouveaux venus sont des jeunes entre 20 et 35 ans attirés par le cadre verdoyant, les loyers accessibles ou par la plus importante Haute Ecole spécialisée polyvalente du pays.

Aimer en prenant le temps

A quelques mètres de son domicile, de l'autre côté des rails, la photographe a son atelier. Il est sis dans la Sulzer Areal, 100000 m2, symbole d'une mutation qui raffermit la confiance de la ville. Autour de la «Katharina Sulzer Platz», les épaves en brique de ce géant industriel, dont la chute entraîna la disparition de quelque 10000 emplois au début des années septante, alternent sur la «Pionierstrasse» avec des ateliers d'artistes et des lofts. Dans ce nouveau quartier résidentiel, on a, depuis 2002, privilégié des locataires aisés avec des loyers peu éloignés des tarifs zurichois. Le magnétisme opère.

Pourtant, lorsque le nouveau venu descend du train à Winterthour, dans une gare où transitent quotidiennement plus de 85000 voyageurs, le premier coup d'œil peut décourager. Les styles de bâtiments se superposent et les allées et venues des bus freinent l'élan inquisiteur. Il faut du temps pour aimer Winterthour, notait récemment un journaliste zurichois. Beaucoup se fait dans la discrétion et la modestie, propriétés qui caractérisent l'âme des lieux. Non, Winterthour n'a ni lac, ni cathédrale ni responsabilité de capitale. Par contre, son offre culturelle, ses rues piétonnes, ses boulevards de vélo et les sept collines de verdure qui la cernent savent séduire.

A 25 kilomètres de Zurich, Winterthour a vu sa population fluctuer au rythme de l'essor industriel. Vers 1970 elle frise déjà les 100000 habitants. La récession qui suit entraîne un exode surtout du côté des hauts revenus. Lancé en 1994, un bureau de promotion se penche alors sur la phase de «désindustrialisation», décidé à encourager le high-tech et le secteur des services, comme les assurances. «Nous avons un revenu fiscal par habitant très bas si nous le comparons avec la moyenne du canton. Oui nous avons voulu changer quelque peu de visage et attirer aussi de meilleurs salaires», explique le maire socialiste Ernst Wohlwend. Il se réjouit du dynamisme assuré par les 5000 étudiants qui pourraient, prévisions dixit, être deux fois plus nombreux d'ici à 2012.

Résultat: Winterthour est très choyée comme lieu de résidence. A Zurich, il est fréquent d'entendre des jeunes se réjouir de la rejoindre aussi en raison d'ambiances plus conviviales. L'humoriste Viktor Giaccobo, qui dirige le «Casino» de Winterthour et en a fait le royaume alémanique de la satire, a son explication: «A Zurich, une petite question peut soulever des débats sans fin, ici les gens s'entendent plus facilement pour s'engager», avançait-il un jour. Cette ville d'essence ouvrière abrite aussi une palette de fondations (notamment pour la photo) ou collections de peinture comme celle d'Oskar Reinhart qui, grâce au mécénat, font rougir en silence la grande voisine.

Relations encore ambiguës

Les deux villes entretiennent de longue date des relations ambiguës et l'ombre de la plus importante a souvent pesé. L'histoire retient la folle entreprise du «chemin de fer national» voulu par Winterthour qui devait au XIXe relier le lac de Constance au Léman en snobant Zurich. Pour narguer sa classe dirigeante et la puissance d'Alfred Escher. L'échec fut cuisant. Aujourd'hui la proximité, longtemps appréhendée comme un handicap, est vue autrement. Le maire explique: «Nous savons que c'est une chance. Notre mot d'ordre marketing est d'ailleurs «Zurich près de Winterthour» euh, non, «Winterthour près de Zurich» (rires). Nous appartenons à l'espace métropolitain zurichois et avons tout à y gagner.»

Le succès apporte aussi son lot de soucis. La pénurie d'appartements menace avec un taux de logements vacants de 0,13%. La construction est en plein boom et inquiète les adversaires d'une «trop» grande ville. Ou certains représentants de la gauche peu convaincus des opérations de séduction des hauts revenus manifestée par les autorités. On rappelle aussi que Winterthour est une cité lourdement endettée (926 millions) où l'apport fiscal par habitant ne dépasse pas les 2500 francs (5400 à Zurich). Restons modestes, encourageait récemment un lecteur, anxieux, du Landbote, quotidien de la ville. Le maire assure ne pas rêver d'une cité de 200000 âmes, conscient des dangers d'une croissance effrénée. N'empêche que la semaine dernière, très demandé, il a trouvé du temps pour saluer la personne grâce à laquelle Winterthour est une grande cité. Il a dû parler français: la 100000e habitante vient de Cannes. C'est l'amour qui l'a convaincue d'abandonner l'air marin de la Croisette pour rejoindre Winterthour.