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Xamax, les dessous d’une faillite inéluctable

Neuchâtel Xamax a disparu neuf mois après son rachat par Bulat Chagaev, qui avait promis d’en faire un grand d’Europe. Cette chute brutale doit beaucoup au jusqu’au-boutisme du Tchétchène et à la naïveté de son prédécesseur, Sylvio Bernasconi

La farce est terminée. La faillite de Neuchâtel Xamax, prononcée jeudi à 15h10, et la mise en détention provisoire de Bulat Chagaev, deux heures plus tard, ont mis un terme à un désastre annoncé. Cet épilogue survient l’année du centenaire du club. Un motif de tristesse de plus pour son président historique, Gilbert Facchinetti, définitivement inconsolable.

L’arrivée de Bulat Chagaev, il y a neuf mois, devait pourtant ouvrir l’ère des ambitions retrouvées avec l’objectif déclaré de briller en Ligue des champions. Les rêves de grandeur se sont rapidement dégonflés. Si l’équipe, sur le terrain, a souvent produit un football attractif, Xamax a surtout fait parler de lui en raison du caractère impulsif de son nouveau président. Au point d’intéresser les médias du monde entier: Le Monde et le New York Times, entre autres, ont relayé l’histoire de ce club de province racheté par «le frère» du sulfureux président tchétchène Ramzan Kadyrov.

Un casting improbable

La disparition de Xamax doit beaucoup à un casting de personnages improbables dignes d’un film des frères Cohen. Patron omnipotent aux sautes d’humeur redoutées, Bulat Chagaev a d’emblée joué les premiers rôles, s’ingéniant à brouiller les pistes. Tour à tour séducteur, impatient et parfois menaçant, il a créé un climat d’instabilité permanent en rupture avec la quiétude qui régnait jusque-là du côté de la Maladière.

Propulsé en territoire inconnu, le Tchétchène s’est entouré d’une garde rapprochée russophone fidèle et dévouée: le discret Andrei Rudakov, tout d’abord, ancien joueur professionnel qui a successivement joué les rôles d’émissaire, de traducteur puis de président éphémère; son successeur, l’ancien peintre en bâtiment Islam Satujev, également emprisonné jeudi, qui passait son temps à surveiller les salariés du club; ou encore Olga Danese, membre transparente d’un conseil d’administration totalement inféodé à son président.

A la tête de Neuchâtel Xamax de juin 2005 à mai 2011, Sylvio Bernasconi a joué un rôle prépondérant dans cette triste saga. Décidé depuis plusieurs mois à remettre les clés du club, c’est lui qui s’est activé en coulisse pour réunir 51% des actions de la société anonyme. Histoire de permettre à Bulat Chagaev de devenir, comme il l’exigeait, le seul maître à bord du navire rouge et noir.

Un rachat en moins de 24 heures

L’histoire commence à la fin du mois de mars 2011. Mandaté par Bulat Chagaev, avec qui il travaille depuis plusieurs mois, Andrei Rudakov prend contact avec Paolo Urfer, directeur sportif de Xamax et vieille connaissance du «milieu» des transferts de joueurs. Le Russe propose d’organiser une rencontre entre son patron et Sylvio Bernasconi pour lui présenter une proposition de rachat. Le timing est idéal: le dernier projet crédible de reprise du club, porté par le garagiste Daniel Knöpfel en partenariat avec un investisseur russe, est sur le point de tomber à l’eau.

Sylvio Bernasconi accepte de rencontrer le mystérieux Tché­tchène. Il sait qu’il est sponsor principal du Terek Grozny, équipe de première division du championnat de Russie. La proximité du club avec le pouvoir tché­tchène ne l’émeut guère. Selon un proche du club, il ne veut pas laisser l’occasion, même fragile, de remettre Xamax, lui qui a injecté de sa poche «9 millions de francs en six ans pour boucher les trous».

La première rencontre se déroule le 7 avril à la rue du Commerce à Genève, dans les locaux cossus de Dagmara Trading SA, une des sociétés de Bulat Chagaev. Le Tchétchène, flanqué d’Andrei Rudakov, reçoit Sylvio Bernasconi et Paolo Urfer avec bonhomie. Il expose ses projets pour Xamax, ses certitudes pour l’avenir. Sylvio Bernasconi est impressionné. Multimillionnaire sensible aux signes extérieurs de richesse – il a installé un avion de chasse sur le toit de son entreprise de construction –, le Neuchâtelois pense avoir trouvé l’oiseau rare. Il accepte sur-le-champ de lui céder le club.

Le contrat de vente de 11 pages, que Le Temps a pu consulter, est signé dans la matinée du 8 avril, toujours à Genève. Il a été rédigé dans la nuit par l’avocat de Sylvio Bernasconi, Me Alexandre Zen-Ruffinen. Bulat Chagaev le fait traduire en russe par une de ses assistantes et y apporte une dizaine de modifications. Le prix de la transaction est fixé à 1,2 million d’euros (1,44 million de francs), montant à payer en deux versements de 600 000 euros: le premier à la signature du contrat, le second après la remise des actions, «le mercredi 4 mai au plus tard».

Insultes à Saint-Jacques

La prise de pouvoir de Bulat Chagaev est officialisée dans un communiqué le 5 mai. Représenté par Andrei Rudakov dans les longs couloirs de la Maladière, le Tchétchène commence par jouer à l’homme invisible. Le 12 mai, lors de l’assemblée générale qui officialise son arrivée, il est absent. Avec une bonne excuse: la veille, il assiste à Grozny à l’inauguration du nouveau stade construit par Ramdan Kadyrov. Une cérémonie que le nouvel homme fort de Xamax a participé à organiser en négociant la venue d’anciennes stars du foot mondial comme Maradona, Papin ou Figo. Tous seront rétribués par des montres haut de gamme.

Bulat Chagaev rencontre pour la première fois les joueurs de Xamax le matin du 29 mai, jour de la finale de la Coupe de Suisse qui oppose le club neuchâtelois au FC Sion à Bâle. Tout miel lors de sa visite à l’hôtel de l’équipe, il change radicalement de visage une fois arrivé dans sa loge du Parc Saint-Jacques. «Quand il a vu que les drapeaux tchétchènes qu’il avait fait mettre parmi les supporters neuchâtelois étaient pratiquement invisibles, il est entré dans une colère noire, raconte un témoin direct. Il était aussi très fâché de constater que les supporters valaisans étaient beaucoup plus nombreux que les neuchâtelois.»

Hors de lui, l’imprévisible Chagaev distille sa rage sans retenue. Invités à prendre un verre dans la loge présidentielle avant le match, Sylvio Bernasconi et sa fille de 10 ans se font refouler et copieusement insulter, comme d’autres collaborateurs du club. Les deux buts encaissés par Xamax dans les premières minutes de jeu empirent encore les choses. A la mi-temps, il descend dans le vestiaire et menace plusieurs joueurs, dont le gardien Jean-François Bédénik. Selon un de ses proches, Sylvio Bernasconi prend alors conscience qu’il a peut-être fait une erreur en lui cédant le club.

Licenciements en série

La défaite en finale de Coupe marque le début de la fuite en avant. La démission forcée de tout le staff administratif, le 31 mai, est suivie par une succession de licenciements de joueurs et d’entraîneurs et la dénonciation de presque tous les contrats de partenariat. Face à l’incompréhension générale, Bulat Chagaev annonce urbi et orbi qu’il veut «réorganiser la maison». Il commence à évoquer un complot contre lui et le club. Un discours qui ne changera pas jusqu’à la faillite.

Après l’été, Xamax occupe de plus en plus souvent le terrain judiciaire, au grand dam de ses supporters. Face aux poursuites qui s’additionnent (3,2 millions mi-septembre), la SFL dépose une première dénonciation pour non-respect du règlement des licences. Le club se montre notamment incapable de produire une garantie bancaire prouvant qu’il peut couvrir le déficit prévisible pour la saison 2011/12, soit un montant de 4,3 millions de francs. Une condition spécifiée à l’article 4.3 du contrat de vente que Sylvio Bernasconi n’a pas jugé utile de vérifier en amont.

Un nouveau tournant a lieu en novembre avec la publication d’une attestation douteuse de la Bank of America censée prouver que Bulat Chagaev dispose de 35 millions de dollars sur un compte à son nom. Deux enquêtes pénales sont ouvertes pour faux dans les titres et tentative d’escroquerie. Le 18 novembre, le Ministère public neuchâtelois confirme les soupçons: l’attestation de la Bank of America est un faux, ce qui jette un doute supplémentaire sur la réalité de la fortune du Tchétchène.

Attaque et défense

Avec le soutien actif de son avocat, Me Jacques Barillon, Bulat Chagaev choisit une défense qu’il affectionne: l’attaque à tout-va. Le 10 janvier dernier, il dépose une plainte contre l’ancienne présidence du club devant le Ministère public neuchâtelois pour gestion déloyale et abus de confiance. Motif: la nouvelle équipe dirigeante a découvert l’existence de conventions de transfert pour 13 joueurs salariés du club dont les droits appartiennent à des privés. Un mécanisme qui violerait «les intérêts de Xamax SA». Pourtant, Bulat Chagaev a repris la pratique à son compte, comme l’a découvert Le Temps (lire ci-dessous).

Dans la même logique, Bulat Chagaev fustige les banques, coupables d’étrangler le club en refusant d’entamer toute relation commerciale avec lui. Une décision pourtant tout à fait logique: le Tchétchène présente tous les éléments du risque accru en matière de blanchiment d’argent, comme le souligne l’avocat spécialiste du droit bancaire Carlo Lombardini (LT du 27.01.2012).

Au-delà de ces écrans de fumée, les motivations qui ont poussé Bulat Chagaev à racheter Xamax restent nébuleuses. Voulait-il vraiment investir de l’argent dans le club pour en faire une vitrine de la Tchétchénie? Ou l’utiliser pour des motifs moins avouables, comme le laissent penser les préventions retenues contre lui? Auditionné vendredi devant le procureur genevois Yves Bertossa, le patron de Dagmara Trading a répété une nouvelle fois qu’il n’avait rien à se reprocher. Il dénonce «l’acharnement» à son encontre. Pour d’éventuels aveux, il faudra attendre.

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