En Suisse alémanique, on dit volontiers qu'on ne connaît que deux choses de Neuchâtel: le lac et Xamax. Etre le président du club de football neuchâtelois génère peut-être autant de renom que le crédit donné à l'homme fort du gouvernement cantonal. Or, Sylvio Bernasconi, entrepreneur à succès et président de Neuchâtel Xamax depuis trois ans, et Jean Studer, timonier de la république et homme à poigne du Conseil d'Etat, mènent à distance une lutte d'influence qui met le canton en émoi. La guéguerre d'ego risque de mener Neuchâtel Xamax au clash.

Sylvio Bernasconi quittera Xamax le 17 novembre si, d'ici là, Jean Studer n'a pas déchiré les cinq factures d'un montant total de 77000 francs, correspondant à 60% des coûts de sécurité aux abords du stade de la Maladière lors des cinq premiers matches de Super League de la saison.

Loi votée par le Grand Conseil

Le différend date de deux ans. Le ministre socialiste des Finances inscrit alors dans la loi sur la police la suppression de la gratuité de la sécurité pour les deux clubs phares du canton, Xamax et le Hockey-Club La Chaux-de-Fonds. Comme cela se fait ailleurs, souligne Jean Studer.

La mesure est ratifiée par le Grand Conseil et, «sans opposition» note le ministre, par le Conseil cantonal de la sécurité publique. Pas de référendum lancé. Le 23 juin 2008, le gouvernement arrête le règlement d'application. Malgré deux séances au Château, Sylvio Bernasconi et Jean Studer n'étaient pas parvenus auparavant à trouver un arrangement. Xamax a déposé un recours de droit public auprès du Tribunal fédéral, mettant en avant une violation de la liberté économique, de l'encouragement au sport et du principe d'égalité de traitement.

Sans attendre le verdict - le TF a débouté en décembre 2007 les Young Boys qui contestaient la facturation de mêmes frais de sécurité -, le président de Xamax va à l'épreuve de force. Jeudi matin, entouré de son conseil d'administration qui le suit (Michel Favre, Jean-Pierre Otz, Antonio Lopez et Philippe Béguin), Sylvio Bernasconi annonce qu'il ne sollicitera pas le renouvellement de son mandat de président lors de l'assemblée des actionnaires le 17 novembre. Il quittera alors le club, assurant toutefois que les factures seront réglées jusqu'à la fin de la saison, le 30 juin 2009. Le budget de 12 millions est couvert, dit-il.

Et d'asséner que Xamax «n'est pas comparable à un concert de Johnny, au cirque Knie ou au Tour de France», auxquels on peut facturer des frais de sécurité. «Xamax est une véritable entreprise, qui a pignon sur rue, joue un rôle social important avec plus de 200 jeunes, emploie septante personnes qui paient 1,5 million d'impôts.»

Or, constate le président dépité, «malgré le succès de la remise à flot de Xamax, nous ne pouvons pas compter sur le soutien du pouvoir politique». La pique concerne Jean Studer. Pas seulement. Le Grand Conseil est resté passif, la Ville en prend aussi pour son grade.

Coup de bluff?

En plus du différend «non négociable» des surcoûts de sécurité, il y a aussi la taxe communale sur les spectacles, qui absorbe 10% des recettes d'entrées aux matches. Xamax affirme avoir payé, en 2007, 800000 francs à la Ville, pour la location du stade et la taxe des spectacles. Les frais cantonaux de sécurité sont estimés à 300000 francs par an. «C'est trop et inadmissible», répète le président.

L'annonce de la démission serait-elle un coup de bluff? Sylvio Bernasconi rétorque: «On n'est pas là pour jouer aux girouettes.» Et d'insister pour dire «qu'on ne demande pas de cadeau, on ne veut simplement pas être victimes de mesures injustes». Et de glisser que, d'ici au 17 novembre, il cherchera un éventuel repreneur. S'il n'en trouve pas, «je remettrai la clé de Xamax à un curateur que l'Etat aura désigné».

N'y a-t-il pas moyen de mettre Sylvio Bernasconi et Jean Studer autour d'une table pour qu'ils s'entendent? «Nous avons été convoqués deux fois au Château, rapporte le président de Xamax. Si une nouvelle rencontre doit avoir lieu, ce sera chez moi, aux Geneveys-sur-Coffrane!»

«Ma porte est ouverte au Château», répond Jean Studer. Trouvant «déroutante» une menace de démission «irrespectueuse des supporters et des autorités, avant même de connaître le verdict d'une procédure judiciaire».

Jean Studer s'applique pourtant à ne pas ajouter d'huile sur le feu. «Oui, Xamax est une entreprise importante, qui participe à l'image du canton. Mais elle ne peut se soustraire à des obligations évidentes. D'autres clubs, à Bâle, Lucerne ou Saint-Gall, l'ont fait.» Ajoutant: «Il n'y a pas de raison que le contribuable assume seul les 500000 francs pour la sécurité autour du stade.» Il en a facturé 60% à Xamax. Le taux peut être négocié. Jean Studer met encore sur le tapis cette proposition: les surcoûts de la sécurité pourraient être intégrés au forfait que Xamax paie à la Ville de Neuchâtel, Ville et canton devant ensuite s'arranger. «Comme pour la Fête des vendanges», affirme-t-il.

Pas sûr que l'offre appâte Sylvio Bernasconi. «Nous ne reviendrons pas en arrière», tonne-t-il. Jean Studer dit alors son «incompréhension» face à la «disproportion de la réaction d'un président qui gère un club avec un budget de 12 millions, pour une facture de 77000 francs. A moins qu'il y ait d'autres motifs que j'ignore».