DOCUMENTAIRE

Y a-t-il encore un bonheur paysan?

Daniel Künzi filme la vie dans trois fermes jurassiennes, prises entre l’amour du sol et la dérégulation des marchés

«Le bonheur n’est pas seulement quand on va danser, il est aussi quand on travaille. Et dans ce travail, on est en train d’enlever ce bonheur.» Le constat de Paul Sautebin, paysan de montagne à La Ferrière, est un résumé possible de la mutation en cours dans l’agriculture suisse, observée dans le nouveau documentaire de Daniel Künzi à travers ce monde à part qu’est le Jura. Chaux-de-fonnier transplanté à Genève, le cinéaste a passé une année à filmer la vie et les travaux de trois ménages paysans ayant opté pour l’agriculture bio: celui d’Isabelle et Paul Sautebin, «avec nos trois vaches, nos six chèvres, nos six brebis, puis nos poules et nos cochons»; celui de l’apiculteur Walter Hofstetter, qui a été «un de ces gamins qu’on donnait pour travailler» lorsque les autorités jugeaient une famille trop nombreuse; et celui des époux Gerber-Willemin, fournisseurs de lait pour le fromage Tête de Moine.

Le bonheur, donc. Il est là pour les paysans lorsqu’ils s’émerveillent de l’épaisseur d’un sol qu’ils ont su garder vivant, lorsqu’ils s’enthousiasment de la beauté d’une patate ou lorsque, levant la tête au petit matin, ils entendent le printemps. Le bonheur est là pour nous, spectateurs, lorsqu’on est emportés par les images aériennes (vue du ciel, l’agriculture suisse n’est que beauté), ou lorsque les stalactites de glace transforment n’importe quel coin de paysage en pure féerie, ou encore lorsque deux petites filles comparent, nez à l’appui, l’odeur d’un œuf de poule et d’un œuf de coq. Le bonheur est là, enfin, pour les habitants de la Suisse, pays qui ancre encore sa raison d’être au maintien de ses petites exploitations paysannes. «On ne va pas vers l’agriculture industrielle, parce que la population suisse n’en veut pas», explique dans le film Dominique Kohli, vice-directeur de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG). Ou plutôt si, on y va quand même, mais de manière plus «lente» et «douce» que dans d’autres pays, précise-t-il dans la foulée.

Un avenir à petite échelle

«Cette région des montagnes jurassienne a été colonisée au XVIIe siècle par des rescapés de la communauté anabaptiste de Münster, noyée dans la Limmat par les autorités religieuses zurichoises. Leurs descendants ont hérité une forme de foi. Ils sont sûrs de faire quelque chose qui a un sens non seulement pour eux, mais pour la Terre entière, en soignant leurs animaux et leurs sols», commente Daniel Künzi. Genèse du film: «Je suis un marcheur. Un jour d’hiver, je quittais le domicile de ma sœur à La Ferrière pour une balade en direction du mont Soleil. Je traverse une ferme, la porte de l’écurie s’ouvre et un type s’approche en cagoule. Je me dis: il va me sermonner… Arrivé nez à nez, il ôte sa cagoule et me dit: je te reconnais! C’était mon vieux camarade Paul Sautebin, qui avait été horloger avant de devenir paysan, et qui vivait heureux.»

Ce bonheur d’être paysan, ou d’habiter un pays nourri par des paysans, où va-t-il? «Depuis l’Egypte antique, l’Etat est intervenu pour assurer l’alimentation des populations en régulant les marchés agricoles», observe Paul Sautebin. Aujourd’hui, l’abandon des quotas laitiers européens marque une accélération dans la dérégulation en cours du secteur, qui semble faire de l’activité paysanne une mission impossible. Y a-t-il de l’espoir, aux yeux de Daniel Künzi? «Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le mode de production basé sur les grandes fermes, qui épuise les sols et nous nourrit mal, est à abandonner. Si on suit ces recommandations onusiennes, à l’inverse du modèle préconisé par l’OFAG, l’avenir n’est donc pas à l’agrobusiness, mais à la petite paysannerie.»

«Jura: accrochés à leur terre». Première samedi 7 janvier à 20h30 au cinéma Lux, Les Breuleux. Calendrier des séances en Suisse romande sur www.danielkunzi.ch.

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