Lundi, le tribunal administratif bernois a contesté une décision du Conseil d'Etat, qui voulait priver de l'aide d'urgence les requérants s'étant fait signifier une décision de non-entrée en matière (NEM) et qui refusent de coopérer. Cette décision relance le débat sur le durcissement de la loi sur l'asile, imposé par Christoph Blocher, actuellement en traitement parlementaire. Interview.

Le Temps: Vous attendiez-vous à la décision du tribunal administratif bernois?

Christoph Blocher: Non. Mais je dois dire qu'elle ne touche pas au principe de base. Celui-ci postule que les décisions de NEM signifient qu'il n'y a pas d'autorisation de séjour, que les gens qui restent malgré cela le font illégalement et que l'aide d'urgence a pour but de leur assurer les besoins minimaux de survie. Le canton de Berne a adopté une pratique qui dit que cette aide n'est pas accordée si on ne coopère pas. Le tribunal administratif a estimé qu'elle devait l'être quand même. C'est une question controversée, car elle contient des risques d'abus. Dans une autre affaire qui était liée à l'aide sociale, le Tribunal fédéral a pris une décision différente. Il a estimé qu'une personne dans cette situation qui refuse de travailler commet un abus et n'a pas droit à l'aide sociale.

– Avez-vous l'intention d'intervenir?

– Nous avons un grand problème avec les gens qui refusent de décliner leur identité. La question de savoir comment les traiter divise. Tout cela est discuté dans le cadre de la révision de la loi sur l'asile. Il est cependant clair que si cette situation – qui permet à ceux qui sont là illégalement de recevoir une aide d'urgence – fait école, il faudra sans doute user d'autres moyens, et je pense là à la durée de la détention en vue d'expulsion. Le Conseil des Etats va aborder cette question.

– En supprimant l'aide sociale pour les NEM, ne reportez-vous pas les charges sur les cantons?

– Nous ne transférons pas les coûts aux cantons. Nous les indemnisons pour les dépenses qu'ils doivent couvrir. Pour les NEM, il existe un forfait de 600 francs pour chaque cas. Entre avril, date de l'entrée en vigueur de ce système, et juin, nous avons versé aux cantons plus d'un million de francs, dont 160 000 francs pour financer l'aide d'urgence et 450 000 francs pour les structures d'aide sociale. Mais ces gens doivent quitter le pays et retourner chez eux. Durant les trois premiers mois, 15% des personnes dans cette situation ont recouru à l'aide d'urgence. C'est 15% de trop!

– Allez-vous étendre la suppression de l'aide sociale à tous les requérants déboutés?

– C'est une commission du Conseil national qui l'a demandé. Le Conseil fédéral a repris cela dans le paquet de mesures qu'il transmet au Conseil des Etats. Les cantons n'y sont pas fondamentalement opposés. Mais cela dépend des délais et des montants. Il y a sans doute quelques ajustements possibles. Les requérants déboutés qui sont ici depuis six ou huit ans ont leur famille avec eux et travaillent. Là, il faut prévoir des délais plus longs. Mais nous voulons des décisions plus rapides pour ceux qui n'ont aucune raison d'être ici. Nous voulons dissuader ceux qui veulent venir chez nous sans véritable motif. Les statistiques relevées depuis juin montrent que le recul du nombre de demandes – moins 29% – est beaucoup plus marqué en Suisse que dans les autres pays.

– Mais il est aussi démontré que, parmi les 85% qui n'ont pas demandé l'aide d'urgence, beaucoup sont entrés dans la clandestinité…

– Non, ce n'est pas sûr. Mais il est possible que le nombre de sans-papiers en général ait effectivement augmenté. Si on peut les expulser rapidement, on empêchera les passeurs de faire leur commerce. Mais il est vrai que, si on prend des décisions très rapides, il est aussi plus difficile de contrôler qui est vraiment parti et qui est resté incognito en Suisse. Mais je le répète: depuis que nous avons introduit des mesures, nous avons de meilleures statistiques que les autres pays.

– L'augmentation du nombre de clandestins ne se traduit-il pas par une hausse de la criminalité?

– Les villes se sont toujours opposées à la suppression de l'aide sociale à cause de ce risque-là. Mais nous procédons aussi à des contrôles. Prenons la statistique policière du canton de Zurich, qui constitue un indicateur fiable. Elle a établi que plus de 10% des requérants d'asile étaient des criminels. Tous les cantons ont l'obligation de nous communiquer le nombre de délinquants qu'ils ont interceptés parmi les NEM. Pour les trois premiers mois, cela représente 1,1% pour les infractions et 1,6% pour les délits liés aux stupéfiants. Ce sont des chiffres très bas. Il n'y a donc pas eu de hausse significative de la criminalité.

– Ça, c'est la partie visible. Mais comment pouvez-vous savoir si ceux qui sont restés clandestinement ne sont pas membres de mouvements criminels ou terroristes?

– On peut toujours avoir de tels soupçons, comme vous, ou de tels espoirs, comme les adversaires de ces mesures. Mais qu'on m'apporte des preuves! On ne peut pas se contenter de suspicions. L'activité délictuelle la plus répandue est le trafic de drogue, qui est en hausse. Mais ne s'improvise pas trafiquant qui veut. Je préfère m'appuyer sur les statistiques policières. Et j'aimerais vous poser cette question: devrions-nous indemniser correctement ceux qui séjournent ici illégalement rien que pour être sûrs qu'ils ne tomberont pas dans la criminalité? La réponse est non. Nous n'avons pas le droit d'entretenir les illégaux, sinon nous ouvrons la porte à d'autres.

– L'accord de Dublin ne permettrait-il pas de renvoyer plus facilement les requérants déboutés dans les pays par lesquels ils ont transité pour venir en Suisse?

– Oui, c'est l'avantage. Si nous faisons partie de cet accord, nous devrons nous aussi reprendre ceux qui auront déposé leur première demande en Suisse. Il ne faut pas surestimer Dublin. Nous sommes le seul pays à ne pas faire partie de cet accord et nous avons des statistiques meilleures depuis avril. Le plus important, ce sont les mesures internes qui sont prises par les Etats.

– Et que faites-vous de l'admission humanitaire?

– Au Conseil national, on a dit qu'une minorité des 23 500 personnes qui sont en Suisse au bénéfice d'une admission provisoire restent ici. En réalité, 95% de ces gens restent. Nous cherchons une solution avec les cantons. Lorsque le retour n'est pas possible, il faut accorder le statut de réfugié. Nous avons proposé un système qui permettrait aux personnes dont on sait que, objectivement, elles ne repartiront jamais chez elles de travailler plus tôt, de regrouper leur famille et d'avoir accès à une formation. On peut réfléchir à une intégration ciblée de ces personnes, pour autant qu'elles présentent des papiers valables. Ce qu'il faut éviter, c'est la situation dans laquelle se trouvent de nombreux ressortissants de l'ex-Yougoslavie nés en Suisse: souvent mal formés, ils sont dirigés vers des emplois qui subissent la concurrence de la libre circulation des personnes et risquent de se retrouver au chômage.

– A propos de l'affaire Achraf, l'Espagne s'est étonnée que la Suisse n'ait pas d'agent de liaison à Madrid. Que répondez-vous?

– Il n'est pas absolument nécessaire d'avoir un agent dans un pays aussi proche que l'Espagne. On peut se téléphoner, s'écrire, s'envoyer des fax, se rendre sur place. Mais il est clair que si les cas devaient se multiplier, il faudrait sans doute revoir notre pratique. Je rappelle que, pour l'heure, la personne arrêtée à Zurich n'est qu'un terroriste présumé.

Cette interview a été réalisée en collaboration avec la «Neue Zürcher Zeitung».