Enigmes suisses

Il y a tant de Maghrébins imaginaires en Valais

Le passage d’Hannibal et ses éléphants par le Grand-Saint-Bernard, et une ascendance supposée sarrasine des Anniviards, sont des mythes qui n'ont résisté à aucune analyse historique sérieuse

Deux traditions, fausses, ont cours sur le Valais. Selon la première, le général carthaginois Hannibal a fait passer en 218 avant J.-C. son armée et ses éléphants par le Grand-Saint-Bernard. Et si l’on croit la seconde, les Anniviards descendraient de soldats sarrasins installés dans cette vallée au Xe siècle. Dans les deux cas, la légende est née d’une vague hypothèse et s’est consolidée peu à peu sur la base d’indices. Ils se sont avérés, à l’examen, sans fondement.

Le passage d’Hannibal s’explique par une erreur étymologique qui apparaît déjà dans l’Antiquité. On a rapproché le nom de la chaîne qui sépare le Valais de l’Italie les Alpes pennines – en latin Alpes Poeninae – du nom que les Romains donnaient aux Carthaginois, les Puniques, les Poeni. Malgré la ressemblance, les deux mots n’ont pas d’origine commune. Le nom de cette partie des Alpes découle de celui du dieu local, Poininos. Celui de «Puniques» constitue une déformation latine du mot Phéniciens. Ce peuple du Liban a fondé en Tunisie la ville de Carthage.

Il s’est donc trouvé des érudits locaux pour affirmer que des noms de lieux en Valais, comme le «mur d’Hannibal» et le «col d’Hannibal», constituaient des preuves du passage du général. Ils ont également mis en avant la trouvaille de prétendues monnaies carthaginoises. En réalité, il existe dans toutes les Alpes des lieux dits évoquant le Carthaginois et chaque région, de la Durance à la Dranse, a entretenu le mythe du passage de cette armée prestigieuse et de ses éléphants, baptisé des lieux du nom du général. Et nombre de cols brandissent des trouvailles anciennes démontrant qu’Hannibal l’a emprunté. Les fouilles actuellement en cours sur le «mur d’Hannibal» au-dessus de la vallée d’Entremont démontrent d’ailleurs que le lieu fut édifié par des indigènes bien après la mort du général carthaginois, puis occupé par des Romains, mais en aucun cas par des Puniques.

Un indice ténu

Le bon sens conduit à penser qu’Hannibal n’a pas franchi le Grand-Saint-Bernard: un tel itinéraire aurait constitué pour lui un long détour. Or cet excellent stratège devait se hâter pour surprendre les Romains. Les récits anciens permettent d’ailleurs d’écarter cet itinéraire. Selon les sources écrites, Hannibal venant d’Espagne traverse le Rhône à l’endroit du confluent de ce fleuve avec l’Isère. Le plus ancien témoin, l’historien Polybe, affirme que l’armée a remonté ensuite le cours de l’Isère. Le second historien antique qui détaille la traversée des Alpes, Tite-Live, soutient que les Carthaginois ont descendu le long de la rive gauche du Rhône jusqu’à la Durance, qu’ils ont suivie jusqu’à sa source. Dans les deux cas, le Grand-Saint-Bernard est exclu.

Mais par où alors Hannibal est-il vraiment passé? Près de 1000 études ont prétendu régler la question. Une dizaine de cols se disputent encore cet honneur, du Petit-Saint-Bernard au Mont-Cenis. Une étude toute récente affirme que c’est le col de la Traversette. La «preuve» invoquée est la trace indirecte de la présence d’une masse importante de matière fécale due à des chevaux ou des animaux de trait dans cette zone. La technique du carbone 14 permet de dater cet apport aux environs de l’an 218 avant J.-C. Au vu du caractère peu précis de cette technique de datation, c’est un indice ténu. Il peut aussi bien démontrer que des marchands avec leurs mulets ont emprunté régulièrement ce col au IIIe siècle avant notre ère. D’ailleurs un auteur, dans les années 1950, avait déjà soutenu qu’Hannibal avait passé par ce col. On lui avait rétorqué que la forte déclivité ne permettait en aucun cas le passage d’éléphants… Quelle que soit la véritable route empruntée, Hannibal s’est lancé à l’assaut des Alpes dans une région qui se situait en France actuelle.

Davantage encore qu’Hannibal, le mythe d’une origine sarrasine de la population de vallées latérales du Valais est ancré dans les esprits. Cette légende apparaît progressivement. En 1781, le Genevois Marc-Théodore Bourrit est frappé par des traits physiques dans la population du val d’Anniviers: «Teint foncé, visages larges et yeux bas.» Il émet l’hypothèse que des Huns et des Alains se sont établis là au Ve siècle de notre ère. Le pasteur vaudois Philippe-Sirice Bridel rectifie l’hypothèse en 1820: pour lui, des Hongrois et des Sarrasins, envahisseurs des IXe et Xe siècles, «fatigués des périls d’une vie errante et cherchant le repos se fixèrent, à ce que l’on croit, dans les vallées de Viège, d’Anniviers, d’Hérens et de Bagnes.»

Aucune source écrite

De cette hypothèse appuyée par aucune source écrite ne sont restés que les Sarrasins, parce que des indices semblaient confirmer cette hypothèse. Quelques exemples des nombreux «indices» mis en avant depuis 1820. Il existe ainsi un bisse des Sarrasins au val d’Anniviers. Le préfixe «al» apparaît en Valais dans plusieurs noms de lieux; il évoquerait l’article arabe «al». Il y a encore le semi-nomadisme traditionnel du val d’Anniviers qui viendrait de la manière de vivre des Bédouins. Aucune de ces preuves n’a résisté à un examen scientifique. Ainsi, le mot «Sarrasins», à la fin du Moyen Age, signifie «ancien», «païen» ou «sombre». Et de nombreux endroits ailleurs portent ce nom sans avoir jamais vu l’ombre d’un Sarrasin.

Le bisse des Sarrasins devait donc être plus ancien que les autres, au point qu’on pensait qu’il remontait à l’époque romaine, l’époque des païens.

Il en va de même des étymologies qui font remonter des noms de lieux à l’arabe. Les «al» que l’on retrouve dans Aletsch, Almagell ou Alabana découlent d’un mot du Haut Valais signifiant alpage, et non de l’article arabe. Quant à la vie semi-nomade des anciens Anniviards, elle s’explique par la double exigence de cultiver la vigne et de trouver de l’herbe pour les troupeaux. Elle existe ailleurs dans les Alpes.

Deux spécialistes ont démonté un à un tous ces prétendus indices dans des études parues en 1967 et en 2007. Reste à déterminer pourquoi il existe des types physiques particuliers à certaines vallées latérales du Valais. Un spécialiste soutient que le mode de vie a pu influencer l’aspect: la vie au grand air, par exemple, explique le halage. Un autre suppose que lors d’invasions préhistoriques, des peuples vaincus ont été repoussés dans les montagnes et des traits physiques anciens se seraient conservés à l’abri des grands axes de communication.


Quelques Sarrasins quand même

Une troupe de Sarrasins venus d’Espagne s’est installée dès 880 au sud de la Gaule, dans un lieu appelé Fraxinetum. Il s’agit probablement de Saint-Tropez. De cette base, les soldats lancèrent une série de raids dans les Alpes pour piller. En 940, ils s’en prirent au village de Saint-Maurice, en Valais. Le chroniqueur Flodoard, contemporain des événements, raconte en effet que les Sarrasins coupèrent la route du pèlerinage à Rome en occupant «le bourg du monastère de Saint-Maurice».

Ce témoignage semble montrer que les pilleurs ont épargné le monastère lui-même, sans quoi Flodoard l’aurait précisé. L’existence d’un acte signé dans le monastère en 943 prouve d’ailleurs que l’abbaye a survécu au passage des pilleurs. Et pourtant, un autre texte rédigé une trentaine d’années après les faits affirme que le monastère a été brûlé et ruiné par les Sarrasins.

Des contradictions

L’historien Laurent Ripart a résolu la contradiction entre les sources écrites: la récente fouille à Agaune d’un palais et d’une église secondaire du monastère, l’église du parvis, a montré sur ces deux bâtiments en marge du monastère des traces de destruction au Xe siècle. Les Sarrasins auraient donc détruit des bâtiments secondaires sans oser ou sans pouvoir s’emparer de l’abbatiale proprement dite.

Les Sarrasins commirent-ils un second méfait en Valais? En 972, Maïeul, abbé de Cluny, est enlevé sur le chemin du retour de Rome par des musulmans qui exigent une rançon faramineuse pour libérer cet homme d’Eglise très influent. L’émotion fut grande, et une armée levée qui permit de reprendre Fraxinetum et de chasser les Sarrasins de Provence.

Il y a Orsières et Orcières…

Selon la seule source, en latin, qui situe l’événement, le rapt eut lieu dans les Alpes, «sur le pont Ursarius près de la rivière Drancus». Beaucoup d’historiens ont traduit: «A Orsières sur la Dranse.» Ce serait donc sur la route du Grand-Saint-Bernard que des Sarrasins auraient intercepté ce puissant abbé. Toutefois, l’interprétation est contestée: il pourrait aussi s’agir d’Orcières dans le département français des Hautes-Alpes, où coule la rivière le Drac. Impossible de trancher définitivement entre les deux lieux et les deux traductions…

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